14 ans au mont Athos.

Publié le 19 Novembre 2015

 

 

Moine au monastère Saint-Paul, avec des racines iraniennes, nous dit pourquoi Orient et islam ne sont pas synonymes, pourquoi des moines de la Laure de la Trinité-Saint-Serge se rendent sur le Mont Athos et comment on peut vivre quatorze ans entre les murs d’un même monastère sans s’ennuyer

 

Ça ne s’est pas fait tout de suite et ça n’a pas été simple, jugez vous-même : mon père était communiste, et en plus avec des racines musulmanes. C’est pourquoi ma mère avait peur de nous baptiser, mon frère et moi. Jusqu’à notre majorité nous avons grandi incroyants. J’ai reçu le baptême à 22 ans, à Touapsé dans notre église paroissiale de l’Exaltation-de-la-Sainte-Croix la veille de Noël 1990.

J’ai toujours été attiré par la culture orientale — cela vient certainement de mes racines. Aujourd’hui, lorsqu’on dit « Orient », « l’Orient est un problème délicat » les gens, malheureusement, pensent toujours culture de l’islam.

Mais l’Orient c’est avant tout une culture chrétienne, cette culture qui de tous temps a rayonné en Mésopotamie, en Syrie, en Palestine et en Égypte. Du point de vue culturel la région de la Mésopotamie, de la Perse, a toujours été très développée, c’était le centre de la civilisation du Monde antique. Les Grecs, alors, s’en distinguaient très nettement. Si au centre de la conception du monde des orientaux s’est toujours trouvé Dieu (vrai ou faux, mais Dieu) et personne ne pouvait prendre Sa place, au centre du monde chez les Grecs se trouvait l’homme, peut-être déifié (comme Héraclès), mais toujours homme. Bien sûr, les racines de la religion et de la culture chrétiennes sont orientales.

 

Aujourd’hui, les touristes russes qui se rendent dans les stations balnéaires sont convaincus que la culture orientale c’est le paganisme, les pyramides, etc. Alors que c’est en Orient que se sont maintenues de très nombreuses vraies traditions spirituelles. Le peuple juif, par exemple, a été le gardien de profondes traditions spirituelles anciennes.

D’où vient le culte de la mémoire des ancêtres ?

Il vient de la vénération des saintes personnes — ancêtres et patriarches de l’antiquité : Adam, Noé, Abraham, prophètes et justes. Et dans ce culte des ancêtres, il n’y a rien d’extraordinaire. Simplement chez les païens ce culte s’est transformé en culte d’ancêtres déifiés, devenus pour eux des dieux. C’est l’Église orthodoxe qui a gardé les anciennes et authentiques traditions spirituelles de l’Orient. Pour l’essentiel, les Églises locales orientales à population grecque.

J’ai toujours été attiré par cette culture et je voulais apprendre le grec. Après ma tonsure, nous sommes allés, un groupe de moines de la Laure de la Trinité-Saint-Serge, en Terre Sainte où nous nous sommes rendus à la Laure Saint-Sabbas-le-Consacré. C’est là que j’ai pour la première fois été confronté à l’authentique tradition monacale orientale et j’en ai été profondément marqué. En Russie, nous pensions qu’il n’y avait plus de telles règles, qu’on ne pouvait plus les connaître que par les antiques vies de saints et synaxaires.

 

Marie l’Égyptienne, Antoine le Grand…

Oui, et là nous avons vu tout cela de nos propres yeux : les moines qui se lèvent la nuit pour prier, célébrer les offices, qui observent les jeûnes les plus stricts.Et tout autour, le désert.
Comme dans l’Antiquité. Ensuite, je suis allé pour la première fois au Mont Athos, puis une nouvelle fois, et là est apparu mon désir de m’y installer et d’y poursuivre ma vie monacale.

 

Depuis combien de temps êtes-vous au Mont Athos ?

Quatorze ans.

Je suis venu deux fois au Mont Athos, pour deux-trois jours à chaque fois. Bien sûr, cet autre mode de vie, cette autre réalité sont impressionnants. Mais je me prends à penser que j’y suis resté un touriste et que je n’ai vu que le côté extérieur de la vie athonite, même si elle est colorée et romantique. Mais, c’est une chose que de rester deux-trois nuits, de prier, de faire des photos et de rentrer en avion à Moscou et d’y retrouver sa vanité ordinaire.

C’en est une autre de rester définitivement ici. Tout y est mesure, train-train, monotonie, et ça pendant quatorze ans… comment ne pas s’y ennuyer ?


Ce n’est pas ainsi. Nous sommes aussi des hommes, comme vous et moi. Imaginons que je vienne à Moscou pour un mois, votre vie y est aussi monotone. Mais tout chez vous est tromperie, ici tout est stable. Nous avons des jours ordinaires et des jours de fête. Il est vrai que ce ne sont pas des distractions : les jours de fête, les moines prient et combattent encore plus. Parce qu’ici aux jours de fête sont liées les vigiles.

Qui paraissent interminables....

La nuit, les offices durent quelque six ou sept heures.

Effectivement, la vie athonite doit être ressentie. En quoi consiste cette « monotonie » monacale, cette ascèse ? Elles doivent mener l’homme hors du terrestre et le conduire au ciel, l’empêcher de se perdre dans les choses de la terre, comme au théâtre, au cinéma ou à la discothèque où il vit une explosion d’émotions.

Toute notre vie est une succession d’explosions d’émotions et de souffrances. Nous nous occupons aussi de choses à nos yeux utiles, nous écrivons des articles importants, nous donnons des fois un coup de main, nous faisons quelque chose pour la société. Ainsi passe notre vie. Nos reportages seront oubliés, nous-mêmes serons oubliés. Alors pourquoi tout ça ?

 

Sur l’embarcadère, nous avons une cellule où vit un moine qui surveille ce que l’on emporte du monastère sur les bateaux. Autrefois y habitaient deux anciens, deux frères. L’un d’eux, le père Nicéphore, a vécu plus de trente ans au monastère. Avant, il avait travaillé aux États-Unis, et à une cinquantaine d’années il est venu ici et a vécu ses dernières années (une dizaine) dans cette cellule sur l’embarcadère. Quand il est tombé malade (il avait une maladie cardiaque progressive), on l’a pris au monastère. Il gisait à l’infirmerie, gémissait, en fait, il mourait. En tant que prêtre, je lui rendais souvent visite : tous les jours de fête et les dimanches, nous avons l’habitude de porter la communion à nos anciens.

Et une fois il m’a dit : « Papá ! (c’est ainsi qu’en Grèce on dit aux prêtres, c’est-à-dire « père »), Papá, le plus important c’est l’âme, pense à ton âme ! Tout le reste n’est que broutille, ne signifie rien ! »

Cet homme qui quittait le monde (il était né en Grèce, avait vécu aux États-Unis et avait fini sa vie moine au Mont Athos), au seuil de la mort, m’a dit ce que deux mille ans auparavant a dit le Christ : l’homme peut acquérir le monde, mais s’il a perdu son âme, il n’acquerra rien et même se perdra soi-même.

C’est pourquoi la vie au Mont Athos s’est organisée au cours des siècles pour que l’homme, qui par la tonsure a décidé de vouer sa vie à Dieu, vise à l’essentiel : prendre soin de son âme et s’amender.

Oui, dans un certain sens, la vie athonite est monotone, mais quand on se trouve aux côtés de Celui qu’on aime, la vie ne peut pas être monotone.

Même dans le monde, quand on aime une femme, on ne s’ennuie jamais à ses côtés. On est toujours bien auprès d’elle, quelle que soit la vie autour. C’est la même chose pour le moine, se trouvant aux côtés de Dieu, aux côtés du Christ, il baigne dans la joie. Et cette joie, cet élan vers Dieu, embellit la routine de notre vie quotidienne. Le moine ne prête pas attention à ce qu’il mange, à là où il dort. Tout lui est acceptable, beau.

Au contraire, si vous êtes malade et de vilaine humeur, rien ne vous réjouit, même si vous êtes dans un palais et s’il l’on vous donne les mets les plus succulents. Combien est pénible et sans joie l’existence de celui dont l’âme est un enfer et qui a perdu le sens de sa vie.

 

Le vide.

Oui, le vide. D’abord l’homme a tout pris de la vie.

Mais ça, il l’a en quelque sorte payé. Parce que la vie ne donne jamais rien gratuitement. Il l’a payé de ses forces spirituelles, de sa santé spirituelle. Et résultat, il est malheureux.

Il a épuisé les forces de son esprit, de son âme à ces choses qui ne lui ont apporté que dévastation. Il n’a rien érigé.

Si l’homme n’a pas planté un arbre, construit une maison, fondé une famille, il n’a rien fait, il est malheureux… Parce que Dieu a créé l’homme à Son image, de Créateur.

 

SOURCE
 

si un moderno me parlait comme ça, j'irais tout de suite dans son église, à l'église d'à côté. 

Rédigé par Philippe

Publié dans #spiritualité

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