je suis chrétien, voilà ma gloire (2)

Publié le 15 Novembre 2016

 

« Autant que nous pouvons le comprendre, dit saint Jean Chrysostome, il y a bien plus de difficultés ce que Dieu se fasse homme qu'il y en a à ce que l'homme devienne enfant de Dieu... Mais ce n'est pas pour rien qu'il est descendu dans une si profonde humilité : c'est pour nous élever de cet abîme aux divines hauteurs. Il est né selon la chair pour que toi, tu naisses selon l'esprit. Il s'est fait le fils de la femme pour que toi, tu deviennes fils de Dieu » (In Mat. Hom. 2).

« Il veut donc, ajoute saint Augustin que nous cessions d'être hommes puisqu'il veut nous faire dieux. »  7

Ces étroites et sublimes relations qu'il a plu à Dieu d'établir entre Lui et les hommes ne sont donc point purement morales, mais très réelles ou ontologiques. Leur réalité est plus haute et plus riche que l'on ne pense, au-dessus même de tout ce que l'on peut dire ou penser.

Les saints la sentent d'une certaine manière, mais ils ne trouvent point de formules capables de traduire leurs pensées ; les expressions les plus fortes leur paraissent de pures ombres d'une si sublime réalité ; et cependant ils nous parlent sans cesse de la participation de la nature divine, de la transformation en Dieu, de la déification de l'homme. 8

Animés réellement de l'Esprit de Jésus qui demeure en nous comme dans son temple, vivant par Jésus comme Jésus vit par son Père (Jean, VI, 58), et rendus ainsi participants de la nature même de Dieu, nous sommes vraiment enfants de Dieu, frères et cohéritiers de Jésus-Christ. Tout en nous vivifiant par la grâce, ce même Esprit d'adoption nous purifie, nous transforme, nous perfectionne, produisant en nous et avec nous l'oeuvre de notre sanctification. Il nous fait ainsi vivre une vie divine, il nous déifie, il est, en un mot, « la vie même de notre âme, comme l'âme est la vie du corps », selon l'énergique expression de saint Basile et de saint Augustin, pour ne pas dire de tous les Pères. 9

« Pour eux, donc, écrit le P. Froget, l'Esprit-Saint est le grand don de Dieu, l'hôte intérieur qui, en se donnant lui-même, nous communique en même temps une participation de la nature divine, et fait de nous des enfants de Dieu, des êtres divins, des hommes spirituels et des saints. Aussi se plaisent-ils à le désigner comme l'Esprit sanctificateur, le principe de la vie céleste et divine ». Quelques-uns vont même jusqu'à l'appeler la forme de notre sainteté, l'âme de notre âme, le lien qui nous unit au Père et au Fils, celui par qui ces divines Personnes habitent en nous » (De l'habit. du Saint-Esprit, p. 197).

Il n'est rien qui puisse donner au chrétien une plus haute idée de sa grandeur, lui rappeler plus éloquemment ses devoirs.

Malheureusement, comme le remarquait déjà Cornelius a Lapide, ces sublimes et consolantes doctrines sont très oubliées :

« Il y en a peu qui connaissent le bienfait d'une si haute dignité ; moins encore qui l'apprécient comme ils le méritent. Chacun devrait demeurer, en soi- même, dans la vénération et l'admiration. Les Docteurs et les Prédicateurs devraient expliquer ce mystère au peuple afin que les fidèles sachent qu'ils sont les temples vivants de Dieu, qu’ils portent Dieu dans leur coeur et que par conséquent ils doivent vivre divinement avec Dieu par une conduite digne d'un tel Hôte. » (In Os., I, 10.)

Cependant la voix unanime des Pères trouve des échos parmi les théologiens modernes. Au milieu de l'oubli universel, des fréquentes et, pourquoi ne pas le dire ? des honteuses atténuations, quelques voix autorisées se font entendre. Surtout après les sages observations de Léon XIII sur la dévotion au Saint-Esprit, on est consolé de voir nombre d'écrivains reprendre le même langage animé, senti et vivant des Pères et des grands Mystiques. C'est l'annonce d'une renaissance de ces doctrines fondamentales, qui sont l'âme et le souffle encourageant de la vie chrétienne.

Oui, le temps semble venu, écrivait déjà le P. Ramière (Espérances de l'Église, III, c. 4), où ce grand dogme de l'incorporation des chrétiens à Jésus-Christ, qui tient une place si proéminente dans la doctrine apostolique, prendra un rang également important dans l'instruction des docteurs et des fidèles, dans la théologie et le catéchisme ; où on ne regardera plus comme un simple accessoire ce point sur lequel saint Paul base tous ses enseignements... où l'on comprendra que cette union que le divin Sauveur nous présente sous la figure de l'union du cep de la vigne avec les sarments n'est pas une vaine métaphore, mais une réalité... que par le baptême nous devenons réellement participants de la vie de Jésus-Christ ; que nous recevons en nous, non pas en figure, mais en réalité le divin Esprit qui est le principe de cette vie... et que, sans nous dépouiller de notre personnalité humaine, nous devenons les membres d'un corps divin, et nous acquérons, par conséquent, des forces divines et de divines destinées. »

En effet, ces vérités si vitales et à la fois si consolantes, qui donnaient aux premiers chrétiens vie, force et ardeur, 10 commencent à appeler sérieusement l'attention de beaucoup d'apologistes et de théologiens qui connaissent à fond les besoins de notre temps et cherchent un remède efficace à tant de maux qui menacent ou affligent déjà la religion.

A cette plaie générale de l'indifférentisme, à cette froideur sceptique et ce laisser-aller qui conduisent tant d'âmes à la ruine, et même à la trahison de la vérité, le remède est dans le réveil de la conscience et du sentiment des fidèles, afin qu'ils sachent apprécier, sentir et vivre, comme il le faut, la vie que Jésus nous a apportée du ciel.

C'est du sommeil où se trouve chez tant de chrétiens la conscience de leur sublime dignité que proviennent la tiédeur de leur vie surnaturelle et le peu d'estime qu'ils en ont, quand ils ne vont pas jusqu'à rougir d'elle. Nous devenons ainsi objet de répulsion pour les étrangers à notre religion, alors qu'en réalité la vie intime de l'Église est pleine de charmes pour ceux du dedans et d'attraits pour ceux du dehors qui l'observent avec sincérité. Il nous paraît donc extrêmement utile d'exposer en détail cette doctrine si essentielle et trop peu connue de la déification du chrétien.

 

7 Hoc jubet Deus ut non simus homines... Deus enim deum te vult facere. » (S. August. serm. 166.) « Factus est Deus homo, ut homo fieret Deus. » (Serm. 13 de temp.)

8 S. Cyrill. Alex. De Trinit. Dial. IV : « Divinae naturae participes habitudine ad Filium per Spiritum non sola opinione, sed veritate sumus ». Cf. Dial. VII.

9 S. Basil. «Vitam quam ad alterius productionem Spiritus emittit, ab ipso minime separatur... Et ipse in seipso vitam habet, et qui participes ipsius sunt, divinam coelestemque possident vitam » (Adv. Eunom. I. 5). Ailleurs il parle de l'Esprit-Saint comme du principe formel de cette vie divine (De Spir. S. c. 26, n. 61).

S. Augustin exprime avec plus de force encore que Dieu est formellement la vie de lâme : « Je parle audacieusement, mes frères, mais avec vérité. Il y a deux vies, celle du corps et celle de l’âme : comme l'âme est la vie du corps, ainsi Dieu est la vie de l’âme » (In P. 7o, serm. 2- Une autre fois, il dit : « Unde vivit caro tua ? De anima tua. Unde vivit anima tua ? De l)eo tuo. Unaquaeque harum secundum vitam suam vivat : caro enim sibi non est vita, sed anima carnis est vita ; anima sibi non est vita, sed Deus est animae vita » (Serm. 156, c. 6).

S. Macaire s'exprime presque dans les mêmes termes (De libert. mentis, XII).

 

10 Les Actes des martyrs et les coutumes des premiers siècles nous en fournissent d'intéressants témoignages. Les chrétiens d'alors avaient si bien conscience de la vie surnaturelle qu'ils aimaient à s'appeler : Théophore, Christophore (Porte-Dieu, Porte- Christ). Trajan interroge, saint Ignace : « Quel est ce Théophore ? — C'est celui qui porte Jésus-Christ dans son coeur. Alors tu portes Jésus-Christ ? — Sans aucun doute, car il est écrit : Je ferai en eux ma demeure. »

« Saint Ignace a profondément, suivant sa coutume, caractérisé cette vie chrétienne comme la vie de Jésus en nous. Jésus est notre vie, non seulement en ce sens qu'il nous a apporté la vie éternelle, mais en ce sens que, demeurant personnellement en nous, il est en nous principe véritable et indéfectible de vie. (Eph. III, 2 ; II, 1 ; Mag. I.2 ; Trall. 9. I.) Il habite en nous et nous sommes ses temples : il est notre Dieu en nous (Eph. XV, 3 Rom. VI, 3). De là le nom de Théophore qu'Ignace prend pour lui-même et qu'il donne aux Éphésiens ; de là l'union qu'il souhaite aux Églises avec la chair et l'esprit de Jésus-Christ, avec le Père et Jésus (Mag. I, 2)...

Cette intensité de vie chrétienne soulevait au-dessus d'elles-mêmes les âmes des martyrs et des saints. C'est en lisant les épîtres de S. Ignace qu'on en prend la plus juste idée. On connaît sur son amour pour les souffrances et sa soif du martyre les passages classiques de sa Lettre aux Tralliens (IV, 1-2) et surtout aux Romains ; mais son désir d'être réuni à Dieu lui inspire aussi de temps à autre des accents d'un mysticisme passionné : « Mon amour est crucifié, et il n'y a point en moi de feu pour la matière ; mais il y a une eau vive et parlante qui me dit Viens au Père ! » (Rom. VII, 2.) — Au Juge qui le menaçait, saint Andronicus répondait : « J'ai le Christ en moi ». — Et sainte Lucie : « Ceux qui vivent chastement et pieusement sont les temples de l'Esprit-Saint. » (Cf. TIXERO. Hist. des Dog. I, p. 16o-2.)

 

Révérend Père Arintero OP +

 

Rédigé par Père Arintero OP

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