temps de la Septuagésime. + grand carême monastique.

Publié le 28 Janvier 2018

   La période du Carême est une des plus riches, liturgiquement, de toute l'année: on peut même dire qu'elle est, sous certains rapports, la plus riche et la plus complète.  Elle semble se caractériser par le fait qu'elle contient surtout des leçons de vie morale et de perfection.

   Pendant le Carême, il y a bien d'admirables et d'importants enseignements destinés à nourrir la foi: ils s'imposent, du reste, comme la source d'où découlent les exhortations pressantes exprimées, durant tout ce temps , dans les diverses formes du culte, et comme leur raison justificative.

   Au cours de cette sainte période, l'Eglise ne perd donc jamais de vue et ne cesse de rappeler à ses enfants le dogme primordial de la Rédemption et ceux qui s'y rattachent nécessairement : le péché originel, la tentation, l'épreuve, les sacrements etc... Mais la réalité de ce mystère impliquant pour nous des conséquences d'ordre moral immédiates, universelles et impérieuses, il fallait que celles-ci, dans la trame des textes et des cérémonies , eussent un relief plus accentué et apparussent sous de plus vives couleurs.

   Une note générale domine la liturgie du Carême. On la retrouve pour ainsi dire à chaque pas, et elle frappe vivement les esprits les moins attentifs aux choses religieuses: c'est la tristesse, manifestée notamment dans la couleur des ornements, la suppression des chants d'allégresse, les pratiques pénitentielles et même jusque dans la plupart des tonalités mélodiques du chant. L'Eglise veut qu'une tristesse salutaire et vivifiante règne , tout ce temps, dans nos âmes.

   Elle est motivée d'abord par le souvenir des souffrances et de la mort du Sauveur. Devoir de nécessaire participation à tout ce que le divin Maître a fait et enduré pour nous; ce devoir s'impose à nous en dehors de toute exhortation ou de tout précepte positif. Il ne faudrait jamais perdre de vue que tous les actes de la vie de Notre-Seigneur, surtout ses souffrances et sa mort, ont un rapport tellement immédiat avec notre vie personnelle, qu'en vérité ils deviennent nôtres.  Ils n'ont été accomplis que par amour pour nous et pour notre salut. La dignité de notre conscience, la valeur de toute notre vie morale et l'orientation de notre destinée en dépendent absolument . Ils rentrent, à ce titre, dans le cadre même de notre existence quotidienne. Ils nous intéressent infiniment plus encore que les évènements, si graves soient-ils, où nous jouons un rôle direct et qui nous touchent personnellement. 

   C'est une erreur funeste et trop répandue, de les considérer comme s'ils exerçaient en dehors du rayon de notre activité propre et comme si nous avions le droit d'en rejeter l'influence bienfaisante. Actiones sunt suppositorum, disent les philosophes, sans doute, les personnalités, celle du Sauveur et la nôtre, sont différentes, et quant à la dignité, un abîme infini, celui qu'il y a entre Dieu et toute créature, les sépare. Mais en raison des liens qui nous unissent à Jésus et qui font de nous ses membres, ses actes nous appartiennent aussi bien, quoique sous une forme différente, et cependant d'une façon plus intime que ceux qui émanent de nos vouloirs individuels ou qui s'imposent à nous du dehors.

   Ce serait trop peu de dire que Jésus n'est pas un étranger pour chacun de nous. Jésus nous touche de plus près que nulle autre créature au monde . Il est pour nous plus qu'un père, qu'une mère, qu'un ami, qu'un compagnon, qu'un époux; il est à la fois tout cela, et, en même temps , il est nous-mêmes, puisque dans l'ordre de la vie surnaturelle , - la seule qui compte, la seule vraie -, nous sommes une partie de lui-même. Nous ne pouvons nous étendre là-dessus, mais si l'on se rappelle la comparaison de la tête et des membres, tirée de saint Paul, et celle du cep et des sarments de la vigne employée par le Maître lui-même, on saisira mieux la portée de cette doctrine .

   Or, nous souffrons des souffrances des êtres qui nous sont particulièrement chers. Nous nous faisons un devoir de nous associer à leurs peines et de les partager. Et quant à nos propres douleurs, chacun sait jusqu'à quel point elles affectent notre sensibilité. Mais, hélas ! lorsqu'il s'agit de Jésus, le récit de ses douleurs, trop souvent , nous laisse aussi froids, aussi indifférents que celui des malheurs de Didon ou de la mort de Socrate. 

   Notre vie s'écoule sans contact intime avec la sienne. Comment expliquer une telle aberration? En raison des liens intimes, dont nous venons de parler, qui nous unissent au Sauveur, et indépendamment même de nos intérêts spirituels, qui y sont directement engagés, est-ce que ses souffrances et sa mort, endurées pour notre rachat et pour notre salut, ne devraient pas, si nous avions dans l'âme un peu de vraie charité, nous émouvoir infiniment plus encore que celles de nos amis et que nos épreuves personnelles. La véritable marque d'un amour sincère, c'est de partager, non pas les joies, mais les peines de ceux qui sont l'objet de notre tendresse.  Tel est, du reste le sens général de la liturgie: par un rappel constant des mystères de Notre-Seigneur à nos facultés sensibles et, par celles-ci à l'âme, elle nous facilite cette communion de nos pensées et de nos sentiments à toute sa vie de joies, de douleurs et de gloire, mais surtout à sa vie douloureuse. C'est à cette dernière que la liturgie du Carême nous associe particulièrement .

   La tristesse de cette période doit être causée , en second lieu, par le souvenir de nos péchés, et manifestée par la pénitence qui en est le fruit naturel. Si nous ressentons vraiment l'amertume de l'offense faite à Dieu, nous devrons nécessairement l'expier par la pénitence: pénitence intérieure qui est la contrition, et pénitence extérieure qui consiste dans la mortification corporelle.

    L'Eglise nous impose l'une et l'autre pendant le Carême: Jejunemus et ploremus ante Dominum, quia multum misericors est dimittere peccata :" Jeûnons et pleurons devant le Seigneur: car sa miséricorde est disposée à nous pardonner nos péchés. " Jeûnons, voilà pour les pratiques extérieures de mortification. Pleurons: les larmes sont le signe le plus expressif de la douleur intérieure de l'âme. La liturgie de ce temps insiste spécialement sur la pénitence corporelle parce que c'est celle que, pour des prétextes divers, on serait le plus tenté d'omettre ou d'atténuer outre mesure.

   Mais il y a une chose que l'on oublie trop et dont la méconnaissance rebute beaucoup de fidèles de ce devoir: l'Eglise cependant ne manque pas de nous la rappeler: c'est que notre pénitence doit être joyeuse et notre tristesse mêlée d'allégresse.

   Qu'on remarque bien le dernier mot de l' Epître de saint Paul " regardés comme attristés, nous sommes toujours joyeux ". 

Les tristesses de ce monde sont nécessairement déprimantes. Rien d'humain , en définitive ne peut en adoucir directement l'amertume. A côté de quelques joies, supposées même légitimes , qu'on recueille sur la terre, elles gardent entière leur nocivité naturelle . En dehors de Dieu, à proprement parler, elles ne trouvent pas des consolations, mais seulement des distractions, qui ne procurent qu'un oubli momentané de la douleur. C'est qu'elles se réduisent à une doctrine de mort: par elles - mêmes elles sont négatives et destructives. Leurs oeuvre propre est une diminution progressive de l'être humain.

   La tristesse chrétienne a bien le même nom, mais elle signifie une réalité très différente. Acceptée et pratiquée conformément aux enseignements de l'Evangile, elle est toujours transfigurée par la joie . Beati! Bienheureux ceux qui pleurent !

   Seul, le Christ pouvait formuler devant les hommes ce paradoxe apparent. Seul il pouvait montrer et donner le vrai bonheur dans la souffrance, parce que seul il apportait au monde une doctrine de vie, d'espérance et d'amour. Et en fait, on constate que plus une âme s'élève dans la sainteté, et plus elle ressent de joyeuse résignation dans les épreuves de toutes sortes. La pratique de la perfection dilate toujours le coeur au milieu des plus grandes tristesses. La joie, une joie toute divine, fait donc partie intégrante d'une vie vraiment fondée sur la Croix.

rp Cazes op +

 

 

Rédigé par Philippe

Publié dans #spiritualité

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