Anna Ivanovna Abrikósova (1882-1936) - Mère Catherine de Sienne, o. p., victime du communisme

Publié le 3 Février 2018

 
I.- Anna Ivanovna Abrikósova est née le 23 janvier 1882 à Kitaigorod, dans le centre de Moscou, dans une famille aisée d’industriels, fournisseurs officiels de chocolat de la cour impériale. Ses parents sont décédés jeunes ; sa mère en la mettant au monde, son père quelques jours plus tard, de la tuberculose. Elle alors élevée, avec ses quatre frères, chez leur oncle Nicolaï, par une gouvernante anglaise. L’un de ses frères devint ambassadeur de la cour. Un autre, Alexei Ivanovich Abrikósov, devint médecin. Il est devenu célèbre pour avoir, bien plus tard, réalisé l’embaumement de Staline et reçu différentes récompenses scientifiques dans ce qui était devenu l’Union soviétique. Le fils de l’oncle Nikolaï, cousin d’Anna, Alexei Alexeyevich Abrikósov (+ 2017), reçut le prix Nobel de physique en 2003.
Très jeune, Anna voulut enseigner. Elle obtint la médaille d’or pour ses études au Lycée féminin de Moscou en 1899. Après une première expérience, pénible, d’une part dans un collège d’enseignants, où elle fut détestée en raison de ses origines sociales, et, d’autre part, dans une école paroissiale orthodoxe dont le prêtre menaça de la dénoncer à l’Okhrana, elle partit étudier l’histoire, pendant trois ans, au Girton College de l’Université de Cambridge. Elle revint ensuite en Russie, où elle épousa en 1903 l’un de ses cousins, Vladimir Abrikósov, avec lequel elle voyagea bientôt en Angleterre, en Italie, en Suisse et en France.
II.- Au cours de ces voyages, Anna lut beaucoup, notamment des ouvrages catholiques, alors qu’elle vivait jusque-là dans un certain agnosticisme. Ainsi, elle découvrit en particulier le Dialogue, de sainte Catherine de Sienne, qui l’enthousiasma. Peu à peu, elle se tourna vers la foi catholique, guidée par l’abbé Maurice Rivière [(1859-1930), futur évêque de Périgueux, qui défendit en vain la cause de l’Action française en 1926 auprès de Pie XI], lequel était alors vicaire à l’église de la Madeleine à Paris. Celui-ci la reçut dans l’Église catholique le 20 décembre 1908. Sous l’influence de son épouse, Vladimir fit le même pas l’année suivante, mais ils ne furent pas admis, malgré leurs demandes réitérées, à intégrer le rit latin et demeurèrent donc des catholiques orientaux de rit grec-catholique. Séduite par la biographie de Saint Dominique du Père Lacordaire, Anna s’orienta vers la spiritualité dominicaine.
III.- Réclamés par leur famille, les jeunes époux rentrèrent en Russie en 1910. Ils se joignirent alors à un groupe de tertiaires laïcs dominicains de la paroisse de Saint-Louis des Français de Moscou. Ils y furent tous deux reçus tertiaires le 19 mai 1917 par le Père Albert-Marie Libercier (1841-1928), qui était curé de cette paroisse et qui rencontrait les plus grandes difficultés à développer sa petite communauté tant en raison des incompréhensions romaines et de son Ordre que des résistances du milieu orthodoxe.

 

 
La maison des jeunes époux devint un lieu de rencontre et d’amitié où beaucoup découvrir la foi catholique. Leonid Feodorov (1879-1935), exarque de la communauté catholique, converti lui-même, mort dans un camp de travaux forcés et béatifié par le pape Jean Paul II le 27 juin 2001, déclara à leur sujet : « Je salue leur maison comme une église. Il est rare que l’on rencontre des gens si jeunes et si pieux pour appuyer l’Église catholique ».
En 1913, le pape saint Pie X les reçut et les encouragea à poursuivre leur œuvre dans le monde grec-catholique de Moscou. Ils décidèrent alors de faire vœu de chasteté et de vivre comme frère et sœur. Le 19 mai 1917, Vladimir Abrikósov fut ordonné prêtre grec-catholique par le métropolite Andrey Cheptysky (1865-1944), de l’Église ukrainienne grecque-catholique, et fondateur des Studites [ce fut lui qui consacra secrètement le futur cardinal Josyf Slipyj (1892-1984)]. De son côté, Anna fit vœux religieux et prit le nom de Sœur Catherine de Sienne et fonda, dans cette Union soviétique qui venait de naître, un couvent de tertiaires régulières grecques-catholiques.
IV.- La persécution religieuse ne tarda pas à s’abattre. Le [désormais] Père Vladimir Abrikósov, d’abord condamné à mort, fut exilé à l’Ouest en 1922, après avoir conduit au catholicisme en 1920 l’ancien bolchévique Dimitri Kuzmin Karavayev (1886-1959), lequel fut lui-même déporté en 1922 et ordonné prêtre en 1927. La [désormais] Mère Catherine, qui aurait pu accompagner le Père Vladimir sur l’un des célèbres « bateaux des philosophes », par lesquels des centaines de journalistes et universitaires ont été exilés de Russie, choisit d’y demeurer. Elle écrivit bientôt au Père Vladimir : « Je suis, au sens exact du terme, seule avec des enfants à moitié nus, avec des sœurs qui s’épuisent, avec un jeune prêtre merveilleux, saint, mais terriblement jeune, le Père Nikolaï Alexandrov, qui a lui-même besoin de soutien, et avec des paroissiens consternés et désemparés, alors que moi-même j'attends d'être arrêtée, parce que lorsqu’ils ont fouillé ici, ils ont trouvé notre Constitution et nos règles ». Le Père Nicolaï (1884-1936), également converti de l’orthodoxie, fut condamné à dix ans de camp en 1924. À nouveau condamné en 1935, il mourut l’année suivante dans un camp de travail.
Mère Catherine et son petit couvent, affrontant la faim, poursuivirent leurs œuvres, notamment en enseignant dans un collège paroissial qu’elle avait créé, adorée de ses enfants, priant toujours davantage. Elle fut arrêtée par la Gépéou en 1923, avec la plupart des religieuses du couvent. Le jour même, elle avait dit aux sœurs de sa communauté : « Il est probable que chacune d’entre-vous, après avoir donné son amour à Dieu et avoir suivi sa voie, a demandé au Christ plus d’une fois dans son cœur d’avoir l’occasion de partager ses souffrances. Eh bien voilà, le moment est venu. Votre désir de souffrir pour Lui s’accomplit à présent ».

 

 
V.- Elle fut enfermée à la prison de Butyrka avec des meurtrières, des voleuses et des prostituées. Mère Philomène, compagne de Mère Catherine, raconta dans ses mémoires que ce procédé fut choisi pour rendre encore plus difficile l’emprisonnement, ces femmes traitant mal et même haineusement celles qui étaient incarcérées pour des délits politiques. Ce ne fut pas ce qui se produisit. Le même auteur raconte que « Catherine, cependant, demeura dans la paix, toujours aimable elle se gagna ses compagnes de cellules, et même la prison entière. Lorsqu’elles voyaient que Catherine passait dans le couloir pour son heure de promenade, les femmes cherchaient à sortir pour la toucher, ou lui baiser la joue ». Une autre fois, une femme à moitié nue et malade arriva dans la cellule. Il faisait froid, et les femmes dormaient serrées les unes contre les autres pour se réchauffer. Personne ne voulait de la nouvelle à ses côtés. « Catherine lui fit une petite place et lui permit de se blottir contre elle », explique sœur Philomène. « Les autres prisonnières lui dirent que la nouvelle avait la syphilis, mais Catherine s’en moquait : “Si elle me contamine, je me soignerai à l’hôpital”, dit-elle ».
Elle fut condamnée à dix ans de confinement et fut conduite à la prison de Yaroslavl, réservée aux dissidents politiques, où elle resta de 1924 à 1932. Elle ne voyait ses compagnons de malheur que pendant de brefs instants de promenade. À cette occasion, elle rencontra le Père Theophile Skalsky, prêtre polonais qui devint son directeur spirituel et qui, sorti de prison, écrivit au P. Vladimir, mari de Anna : « Elle supporte son incarcération aux mains des soviétiques avec une sainte sérénité. En dépit des horribles dégradations auxquelles elle est soumise, elle dit qu’elle est toujours prête à suivre le chemin de croix du Seigneur. En outre, elle m’a avoué qu’elle avait une tumeur à la poitrine, bien qu’elle ne s’en plaigne jamais. Le docteur a découvert qu’elle avait un cancer du sein et l’a envoyée à Moscou ».

VI.- Elle y est alors enfermée à la prison de Butyrka, où elle est opérée en 1932. L'opération lui enlève le sein gauche, une partie des muscles du dos et des côtés. Elle ne peut plus utiliser son bras gauche.

Ekaterina Peshkova, épouse de l’écrivain Maxime Gorky et chef de la Croix-Rouge politique, intercède alors pour elle auprès de Staline afin qu’elle soit libérée compte tenu de sa maladie et du peu de temps de prison qu’il lui reste à purger. Elle sort de prison le 14 août 1932. Bien qu’elle fût avertie qu’elle pourrait être à nouveau arrêtée, elle retourna aussitôt à la paroisse de Saint-Louis des Français pour reprendre contact avec les sœurs survivantes, et elle y fut reçue par Mgr Pie Neveu (1877-1946), un religieux assomptionniste français [il avait pris le nom religieux de « Pie » en l’honneur de saint Pie V et du cardinal Pie]. Mgr Neveu avait été secrètement sacré évêque par Mgr d’Herbigny le 21 avril 1926, dans cette même paroisse, pour le siège de Moscou. Constamment surveillé par la police, et ayant dû rentrer en France en 1936 pour des raisons de santé, il ne put revenir en Russie. Mère Catherine put communier auprès de lui pour la première fois depuis de nombreuses années. Il écrivit d’elle : « Cette femme est un authentique confesseur de la foi, très courageuse. On se sent insignifiant auprès d’une personne d’une telle stature morale ».
Mère Catherine se réunissait avec certaines de ses religieuses, ou avec d’autres cercles catholiques, comme celui que tentait de mettre en place Camilla Kruchelnítskaya, une laïque polonaise. Un an seulement après sa libération, la Mère Catherine fut à nouveau arrêtée avec vingt-quatre catholiques liés à ce cercle, qui fut qualifiée « d’organisation terroriste monarchique contre-révolutionnaire ». Lors de son procès en 1933, Mère Catherine, malade, quasiment aveugle, fut accusée de conspirer pour l’assassinat de Staline, dans un complot dirigé par Pie XI et Mgr Pie Neveu. Camilla Kruchelnítskaya fut condamnée au Goulag et fusillée en 1937. Mère Catherine fut condamnée à huit ans de prison. Elle fut incarcérée à la prison de Kostroma, à quelque 300 km de Moscou. De là, elle fut transférée à la prison de Burtyka, à Moscou, où elle mourut, dans un isolement total, le 23 juillet 1936, à l’âge de 53 ans. Son corps a été incinéré, avant que ses cendres ne fussent jetées dans une fosse commune du cimetière de Donskoy.
La cause de béatification de Mère Catherine Abrikosova a été introduite à Rome le 31 mai 2003.
 

Rédigé par Philippe

Publié dans #spiritualité

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