fontgombault un ancien moine raconte.... bonne rentrée aux nouveaux !

Publié le 18 Juillet 2018

 

 

 

 

 

 

la rigueur d'une source et l'esprit de toujours.

 

 

Pour peu que l'on se soit habitué à opposer « aujourd'hui » à « toujours », la pensée propre à Fontgombault ne manquera pas de surprendre un visiteur bien de son temps… au risque de lui faire écourter la retraite prévue à l'hôtellerie. Ce ne sont certes pas les bons repas ni les belles lectures qui lui auront manqué. Ce ne sont pas non plus les offices, admirablement priés et chantés par les soixante frères ou plus, qui l'auront déçu. Tout simplement et prosaïquement, s'il vient à la Toussaint ou en hiver, le froid de l'abbatiale et les longues prières du matin (bien que facultatives aux hôtes) l'auront étonné, d'abord. Puis l'impossibilité de parler aux frères s'il va travailler avec eux aux champs. Dans tout cela, rien de bien surprenant : la Règle prévoit que l'on mortifie la chair et que les moines évitent absolument de parler avec les gens du siècle, à cause de leur vocation de se retirer du monde. La réputation de cette abbaye n'est plus à faire, depuis la visite du cardinal Joseph Ratzinger il y a une quinzaine d'années. Peu de gens savent combien il a été émerveillé de la beauté des messes basses, célébrées toutes à la même heure chaque matin aussitôt après Matines.

Dans un parfait silence, l'abbatiale s'illumine alors des lueurs discrètes des cierges (soigneusement entretenus par le dernier frère arrivé, pour que les mèches ne soient jamais trop longues et que la cire ne s'accumule pas sur les bords) : derrière chacun des piliers, consacrés à des saints indiqués sur un plan que l'on trouve à la sacristie, un prêtre offre le saint sacrifice au nom et en la personne de Jésus ressuscité. Seul l'assistant communie, un frère dont c'est le tour hebdomadaire. Quelques fidèles cependant, ainsi que les retraitants qui le désirent, assistent et répondent à voix basse, aidés de leur missel en latin (une traduction française est sur la page en vis-à-vis). La paix de cette atmosphère, et surtout la joie profonde, numineuse1, qu'on lit sur les visages, vous remplit d'une force dont aucun psychanalyste dira qu'elle relève d'une névrose collective, à moins d'un aveuglement qui dépasse les limites de l'entendement !

Fontgombault a une pédagogie efficace à l'égard des nouveaux arrivants au postulat : accueillir leur propos de devenir moines et leur apprendre par petites touches les points sur lesquels ils se font quelques illusions. De sorte que les surprises peuvent être soit nombreuses, soit désagréables, soit rares, selon les cas. Toujours est-il qu'il vous faudra apprendre à ne vous laver par une douche qu'une seule fois par semaine et sans laisser couler l'eau, par souci de pauvreté. Que vous demanderez permission de vous arrêter faire pipi au cours d'une promenade, au maître des novices ou à l'un des jeunes frères le remplaçant s'il est absent.

Si les Pères de l’Église vous passionnent, il faudra remettre ces lectures à plus tard, car vous commencerez par copier chaque matin le commentaire de Dom Delatte sur le Psautier (sans en oublier l'introduction fleuve adressée aux esprits du 19e siècle, à peu près inutile aux lecteurs d'aujourd'hui)… par esprit de dévotion à un idéal traditionaliste, dont ici le -iste n'est qu'un euphémisme bien faible. Si le chapitre des coulpes du vendredi matin vous étonne, vous apprendrez que c'est une vieille tradition et que l'on a supprimé l'usage de dénoncer publiquement la faute d'un frère, à cause de l'abus de sentiments peu fraternels justement, qui se servait de cette occasion pour blesser l'autre.

Alors vous publierez vos fautes (exceptées celles du for interne) devant tous, en plus de la confession hebdomadaire faite au maître des novices : car bien que le sacrement ait déjà effacé ces fautes, le fait de les avouer devant tous à l'abbé vaut réparation. Bien que pour les splendeurs incomparables du chant grégorien, un jeune novice soit prêt à tous les sacrifices, il en est un au sujet duquel tous ne sont pas égaux : celui des efforts sportifs. Ici, tout est de très haut niveau : outre le petit-déjeuner qu'il faut attendre depuis 4h45 jusque 8h, en chantant, vous apprendrez rapidement à laver le sol des cuisines, une fois par mois, le samedi après-midi, en une heure quinze – réalité qui relève de l'exploit technique, ou artistique, si vous glissez un peu sur le sol, dans vos chaussures.

Faut-il compter le poids des lourdes chaussures noires, faites dans les ateliers du monastère par les frères convers ? L'auteur de ces lignes peut vous assurer que oui, car il eut l'honneur de passer une heure quinze à prendre la mesure de ses futurs souliers - pesant deux à trois fois plus que nos chaussures de cuir normales – puis des habits monastiques. Sur le plan moral, il faut avoir la santé d'envisager constamment une possible sortie (définitive) du monastère, pour cause d'indiscipline. Apprenez une fois pour toutes qu'écrire et poster une lettre pendant l'Avent ou le Carême est une raison suffisante de l'échec de ce projet dans lequel vous viendriez d'investir la durée de presque toute une existence

Si l'ampleur de la disproportion vous met mal à l'aise, c'est que vous n'avez pas le sens requis de l'obéissance, laquelle ne saurait souffrir d'écarts, non seulement dans son principe logique, comme l'attestent d'ailleurs le Talmud et la Mishna, continués par certains théologiens, mais aussi dès le principe de la vie monastique, qu'est la période d'essai du noviciat. On dira que s'il y a une loi, on doit pouvoir trouver, de la part d'un supérieur, une « dispense » de loi. Mais cette idée, pour exacte qu'elle soit, paraîtra bien venir d'un jésuite (de qui nous la tenons, soit dit en passant…), et ne vous servira aucunement de défense au cours du long procès qu'on vous aura fait (plus d'une heure). Deux jours plus tard, vous serez parachuté dans le siècle à l'endroit de votre choix, pataugeant dans la mare désagréable de nouveaux projets, tant spirituels que temporels, à réaliser de façon chronométrée, habile, efficace et… charitable. Bref, vous ne vous en sortirez pas sans humour, tant il est vrai que celui-ci est la dernière ressource de l'esprit à qui sent le monde s'effondrer soudain sous le poids de la bêtise – la sienne d'abord, celle des autres (que le Juge en décide un jour!), ensuite.

Il est néanmoins une leçon fort utile à prendre des vénérables murs de cette abbaye où des générations d'hommes héroïques certainement, comptant parmi eux un nombre de saints connu de Dieu seul, ont sacrifié leur confort matériel sur les autels de la piété, mus par un amour intense et débordant : par le froid supporté dans l'abbatiale la majeure partie de l'année, ils ont fait fondre, puis réchauffé un grand nombre de coeurs qui s'étaient refroidis par leur manque de charité, de piété, de sagesse. Cela leur a coûté, certes, mais il est bon de ne pas donner seulement ce que l'on doit, selon la justice, quand on est appelé à la vie bénédictine

Selon le mot de saint Anselme, il est de notre devoir, après avoir compris la surabondance inouïe de la charité qui est dans le Coeur de Jésus, et sourd depuis la croix, de nous dépasser nous-mêmes et de dépasser toute idée de justice par un don plus grand, par une mesure plus généreuse que celles de nos intérêts personnels. C'est bien alors le signe qu'on aura donné joyeusement. Qu'importe si Dieu, après avoir vu votre offrande, refusait que vous persévériez et vous envoyait par d'autres aventures, non moins fécondes après tout, selon la grâce qu'il sait donner lui aussi, dépassant nos propres idées sur « la vie dans le siècle », « la vie professionnelle », et « la vie quotidienne »… Qui a sondé les profondeurs de la Sagesse divine, pour en être le conseiller ?

Matthieu Cailleau

 

 

 

 

 

Rédigé par Matthiieu Cailleau .

Publié dans #spiritualité

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