"Maintenant et à l'heure de notre mort."

Publié le 7 Novembre 2018

 

 

" Aujourd'hui... "r

règle de st Benoît

 

    " Ce serait une erreur de croire que lorsque nous parlons de Fin il s'agisse exclusivement d'un ordre chronologique. Que Dieu soit notre Fin, ce n'est pas dire seulement qu'un jour, s'Il Lui plaît, nous irons à Lui.  C'est dès maintenant que Dieu est notre Fin; tout de même qu'il n'est point le Créateur pour avoir donné l'être aux choses simplement " au commencement " , mais pour ce qu'il le leur donne à tout instant. Et encore, la mort elle-même qui est pourtant bien une date précise à la fin de notre vie n'en est pas moins quelque chose de tout à fait actuel à tout moment de notre pèlerinage. C'est , si vous le voulez, un paradoxe, mais c'est aussi un lieu commun: " Chaque jour, nous mourons un peu."

P. de Paillerets .

 

   ... il y a finalement deux instants importants et véritablement souverains: l'instant présent et l'instant de notre mort, le nunc et l'hora mortis nostrae. C'est pourquoi, pensant à notre double faiblesse en face des deux instants où tout se joue au point de vue chrétien, l'Eglise nous fait demander sans cesse à celle chez qui la plénitude de grâce réalisa en sa perfection le rapport du temporel à l'éternité de prier pour nous " maintenant et à l'heure de notre mort".

   Nous sommes ici à l'intime du sens chrétien de la vie, selon lequel deux moments important parce que c'est là qu'on rencontre Dieu, le moment présent et l'heure de la mort. L'Epître aux Hébreux donne à cette idée un magnifique relief  " Aujourd'hui, si vous entendez sa voix, n'endurcissez pas vos coeurs comme lorsqu'on l'irrita... quand vos pères le tentèrent et le mirent à l'épreuve. Aussi... je l'ai juré dans ma colère, non ils n'entreront point dans mon repos"' .  ' Exhortez^vous les uns les autres chaque jour, commente l'Epître, tant que dure ce jour appelé " aujourd'hui", afin que personne d'entre vous ne s'endurcisse , séduit par le péché.  Nous sommes devenus participants du Christ, si toutefois nous gardons ferme jusqu'à la fin l'assurance du début (la foi) ... Craignons donc que peut-être, tandis que reste en vigueur la promesse d'entrer dans son repos, quelqu'un de vous ne se trouve être demeuré en arrière... Donc puisqu'il demeure que quelques-uns entreront, et que ceux qui ont reçu d'abord la bonne nouvelle, à cause de leur désobéissance n'y sont pas entrés, de nouveau il fixe un jour disant en David, si longtemps après :" aujourd'hui ...

   De ce texte magnifique nous pouvons retenir ceci: Les hommes sont destinés et appelés à entrer " dans le repos de Dieu". Cet appel , plusieurs ne l'entendent pas; mais il ne cesse d'être adressé, à chaque instant, en un continuel " aujourd'hui". Y répondre en n'endurcissant pas son coeur et en croyant avec persévérance, c'est commencer d'entrer dans le repos de Dieu, ce qui se consomme à la fin de notre route dans le désert de la vie, par notre entrée en possession de la "terre promise" .

   C'est pour cela que la spiritualité chrétienne est une spiritualité de l'instant présent et de l'heure de la mort. Il ne s'agit pas d'y prendre des garanties pour demain (" ne vous inquiétez pas" ) non plus de se préoccuper du passé (" laissez les morts enterrer les morts" ) , mais de vivre selon Dieu l'instant présent , le jour qu'il nous est donné de vivre.

   Notre-Seigneur ne nous a pas appris à faire passer le souci de l'avenir dans notre prière, à demander  :" Donnez-nous chaque jour notre pain quotidien ", mais " Donnez-nous aujourd'hui notre pain de la journée" . " Que je passe cette journée, et je ne crains pas demain", disait saint Philippe de Néri. C'est pourquoi des saints et même simplement des âmes vraiment chrétiennes, questionnés sur ce qu'ils feraient si leur mort était révélée comme imminente, répondaient sans forfanterie qu'ils continueraient à jouer ou à travailler comme ils le faisaient présentement.

   Il y a là , vécu jusqu'à sa perfection, une grande vérité chrétienne: l'important, pour nous est la relation à Dieu; or la relation à Dieu n'est pas donnée, comme la relation aux choses terrestres et humaines, sur le plan horizontal et dans l'ordre du continu (avec ce qu'il comporte de souvenir du passé et de prévision de l'avenir), mais sur le plan vertical et dans l'ordre de l'immédiat, du discontinu, de l'application au présent.

   De ce point de vue, lorsqu'on répond à ce que Dieu attend de nous présentement et à la grâce du moment, il s'établit de nous à lui, en chaque instant, une relation de grâce et de sainteté qui, chaque instant , nous dispose à " entrer dans son repos " , c'est-à-dire en sa présence, en sa société, en son bonheur: chose qui s'accomplira définitivement au dernier instant, à notre mort, mais sans que rien ne soit changé, ce dernier instant étant semblable à tous les autres, à cela près qu'il est définitif et qu'il consacre, consomme et récapitule tous les autres (aussi , on meurt comme on a vécu). Par quoi l'on comprend fort bien la réponse des saints que nous venons d'évoquer; par quoi l'on voit une fois de plus que, pour le regard chrétien, il y a deux instants qui importent : le présent et le dernier, le nunc et l'hora mortis.

   C'est que la vie du chrétien n'a pas seulement une fin, c'est-à-dire un terme, une rupture, comme toute chose charnelle, mais une fin, c'est-à-dire un but : qui est Dieu.

   Que Dieu soit notre fin en ce sens qu'il oriente, gouverne et aspire tous nos actes, c'est cela qui est important: la fin au sens de terme et de rupture est, au regard de ce seul nécessaire, une chose accessoire et accidentelle, simplement l'accident dernier qui permet à la relation essentielle de se consommer pleinement et définitivement par notre entrée dans l'éternité, dans la vie éternelle, où Dieu nous sera toujours présent.

   L'essentiel est cette présence de Dieu à chaque instant de notre vie, lorsqu'elle est orientée vers lui, comme une fleur qui suit le soleil tout au cours de la journée; l'essentiel est cette relation verticale de chacun de nos instants à Dieu , notre Fin , qui les qualifie comme saints et agréables à Dieu. Dieu n'apparaissant pas au regard chrétien comme au bout d'une immense lunette, au terme de la vie, mais comme Celui-qui-est-là et qui nous regarde, à chaque instant de notre vie, jusqu'au dernier.

   Alors nous serons fixés dans la joie, sous son regard, pour toujours: nous serons fixés en sa Présence.

...

   La seule adéquate préparation à cette " hora mortis nostrae " , c'est le " nunc", c'est l'aujourd'hui, c'est chacun des instants qu'il nous est donné  de vivre dans la fidélité, sous la grâce de Dieu .

  Aucun " temps " , si " long" soit-il, n'a de proportion à l'éternité, mais chaque instant peut être (et il est, qu'on le veuille ou non ) en rapport et proportion avec elle. On ne voit pas la sainte Vierge consacrant de longues heures à méditer sur la mort; mais chez elle la perfection de chaque instant se consomme de soi-même en un "passage " sans angoisse à la vie éternelle, au repos de Dieu.

   C'est la vie qui prépare à la mort, car, au point de vue chrétien, elle n'est vécue à chaque instant que pour la mort, elle réalise sans cesse dans le présent d'un " aujourd'hui" toujours renouvelé la relation à la divine Présence que la mort ne fera que sceller, consommer et fixer pour toujours .

   Oui, à la lettre, nous vivons pour mourir; tout ce qui se dépense ici-bas du trésor précieux de la vie est répandu goutte à goutte, comme le parfum de Madeleine "ad sepelienduum" , pour l'ensevelissement; la valeur de notre mort est faite pour la générosité que nous aurons apportée dans le goutte à goutte d'une vie pour Dieu.

   Ainsi encore, tout ce qu'on peut mettre d'intelligence et de tendresse dans une lettre est fait pour l'instant où on la jettera dans la boîte ;" ad sepeliendum " .

" Nous sommes une lettre du Christ écrite ... par l'Esprit du Dieu vivant " . 

(II Cor. III, 3)

   Paradoxe? Oui, exprimé ainsi et aussi mal, ce sont des paradoxes. Mais le sens chrétien sait les vivre sans phrase, dans la plus grande simplicité.

 

dédicace pour un prêtre.

rp Congar op

 

Rédigé par Philippe

Publié dans #spiritualité

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