en route!

Publié le 22 Février 2019

   Le brouillard, la fumée, cette vapeur lourde et froide qui s'élève de la terre quand le vent ne souffle pas, cet élément inconstant dont le double effet est de boucher le regard et de l'égarer , ce réseau qui embarrasse notre marche, qui voile notre route, qui nous sépare de nos frères, qui nous empêche de voir plus loin que notre nez ce que nos mains ne peuvent saisir et notre bâton tâter, voilà le nuage au sein de quoi Ezéchiel (XXX;IV) nous représente l'Humanité éparse et perdue et le Seigneur à la recherche de ses ouailles.

   Mais là où le regard ne sert plus, l'appareil intérieur du besoin et de digestion, le flair appréhensif, la traction du souffle vital que le Créateur a placé dans leurs narines, sert de guide aux pauvres animaux. En dépit des apparences fallacieuses, le porte-laine le plus stupide, le bélier le plus encorné se refusent à manger du sable. Puisqu'ils ne savent plus où ils sont, les Anges envoient le printemps à leur rencontre. De l'alpage invisible jusqu'à leur coeur s'exhale un souffle vert, toutes sortes de violettes et de coucous, le pur et frais narcisse, l'âpre goût du pissenlit tout imprégné des vertus de la terre mouillée, mille petites fleurs à miel si douces que les mouches ne savent plus quoi faire, un velours de jeunesse, quelque chose de tendre comme la crème.

   Alors du désert et de la toundra " Malheur à l'homme qui se confie à l'homme : il habitera dans la sécheresse, dans le désert, une terre imprégnée de sel inhabitable" (Jer. XVII 5,6)  accourent d'immenses troupeaux de quadrupèdes, et Dieu s'interrompt dans son repos pour écouter ce broutement, ce happement des langues et des lèvres, ce grand bruit de mâchoires qui broient. Il regarde la France et de tous les villages il respire cette fumée de la soupe qui s'élève. Cette grosse boule qu'Il a faite. Il s'émerveille de toutes les manières que nous avons d'y mettre la dent et de tous les goûts qu'elle a.

   Mais quand le corps fait son profit de tant de mets, est-ce qu'à l'esprit seul, malgré cette prière que Notre Père même a pris le soin de nous apprendre, fera défaut sa réfection? Est-ce qu'au delà du brouillard et du torrent, il n'y a pas une Terre Sainte d'où d'innocentes haleines nous parviennent par bouffées avec une vague impression de cloches?

   Mais ce torrent même , qui pour ne faire aucun bruit n'en est pas moins irrésistible, c'est lui-même qui se charge pour nous de l'exploration. Comment ne pas nous apercevoir que déjà nous sommes embarqués, il n'y a qu'à céder à cet attrait, à cette traction continue ! Malgré les bas-fonds et les rochers, le courant est plus fort et nous fera sauter, plus ou moins trempés et secoués, par-dessus tous les barrages, au-delà même de ces fosses traîtresses et encombrées d'herbes d'où tu crois qu'on ne se tirera jamais.  Bientôt voilà le fleuve qui s'élargit et tout un pays spacieux au delà des treize Etats entre les Alleghanies et les Rocheuses qui bordent le Mississipi, qui nous est donné à manger.

   La table est mise, il n'y a qu'à se servir. Dieu donne à nous, à perte de vue, montagnes et plaines, cirques et vallées, pâturages et déserts et ces perspectives triomphales à l'Infini! Il n'y a qu'à rentrer dedans !

 

paul Claudel

 

 

Rédigé par Philippe

Publié dans #spiritualité

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