ste Photine . la Samaritaine.

Publié le 29 Mars 2019

 

   C'était environ la sixième heure, notre heure de midi.  Vient une Samaritaine pour puiser de l'eau; des traditions l'appelle Photine. Et Jésus lui dit :" Donnez-moi à boire." Comme auprès de Nicodème, le Seigneur a recours à l'apostolat de la bonté. Il n'ignore pas l'hostilité qui règne entre Juifs et Samaritains. Le temple élevé sur le mont Garizim était schismatique, il était rival du temps de Jérusalem, et les Samaritains faisaient peu d'accueil aux Galiléens qui se rendaient à la ville sainte, et aux Juifs qui remontaient vers le nord. Or, la Samaritaine avait aussitôt reconnu un Juif. Les positions étaient ainsi dessinées, alors même qu'aucun mot n'avait été prononcé encore. Avec une habileté divine, le Seigneur parle le premier, et il demande un service. Il est seul, il est fatigué; afin de permettre la confession de la Samaritaine, et de peur qu'elle n'ait à rougir devant d'autres que lui, il a envoyé ses disciples à Sichar acheter des vivres. Sans doute, les anges auraient pu s'empresser, comme au lendemain de la tentation, de lui donner assistance: mais ils ne sont pas mandés; le Seigneur veut tenir son secours de cette créature qui survient, qui ne sait rien de lui, qui ne pressent aucunement où Dieu la mène . Le Seigneur s'en remet à elle; il sollicite d'elle un acte facile de simple humanité.

   Cette diplomatie miséricordieuse n'a pas l'air de réussir dès la première heure. La Samaritaine est sur ses gardes. Elle ne témoigne que surprise, surprise mêlée d'ironie, peut-être :" Comment vous, un Juif, me demandez-vous à boire, à moi qui suis une femme de Samarie?" Car il n'y a pas de rapports, dit saint Jean, entre Juifs et Samaritains. La réponse n'était pas aimable; mais enfin, la glace se trouvait rompue. Supposez qu'à cet instant, vraiment décisif, le Seigneur eût répliqué avec un peu de hauteur et de vivacité: la Samaritaine s'en serait allée, irritée et maugréant, et c'eût été fini. Mais l'âme du Seigneur est douce, et bonne, et indulgente. Il feignit de n'avoir pas compris ce qu'il y avait de désobligent dans la réponse et poursuivit: " Si vous connaissiez le don de Dieu, et quel est celui vous dit :" Donnez-moi à boire, c'est vous-même qui l'auriez prié, et il vous aurait donné de l'eau vive."

   Nous aurons l'occasion de le remarquer souvent le Seigneur recourt volontiers au procédé socratique: il dit des choses qui semblent étranges, pour mettre en mouvement notre esprit de recherche; son dessein est de faire sortir les intelligences du cercle étroit de leurs expériences immédiates. Ici c'est sa démarche même qui est extraordinaire, afin de provoquer la surprise de Photine. La conduite paradoxale qui le fait, lui Juif, s'adresser à une femme Samaritaine, a excité en effet la curiosité de cette dernière; elle a fait la réponse étonnée que nous avons lue. Votre surprise, lui répond le Seigneur, vient de ce que vous ignorez. Vous ne savez pas le don de Dieu. Vous ne savez pas que toutes ces rivalités sont effacées aujourd'hui.

   Si vous saviez ce que Dieu a donné au monde (Jn, III,16); si vous saviez le nom de celui qui s'est incliné devant vous pour vous demander un peu d'eau à boire, vous eussiez sans doute parlé la première et demandé vous-même de l'eau vive, - non seulement de l'eau qui coule, à la différence de celle que les terres laissent filtrer et qu'on recueille, mais de l'eau qui jaillit.

   Cet enseignement sera complété dans un instant, et plus tard encore, par le Seigneur lui-même. Mais il dépassait de beaucoup la pensée de la Samaritaine; et tout occupée de l'eau qu'elle vient chercher, de l'urne qu'elle va remplir; ne voyant que le symbole, n'apercevant pas dans cette parabole la réalité symbolisée, elle répond au hasard: " Comment ! de l'eau vive! mais il faudrait aller jusqu'à la source même. Le puits est profond; et vous n'avez rien pour puiser. - Pourtant elle donne à Jésus le nom de Seigneur, ce qui est déjà de la courtoisie et du respect. Un premier pressentiment s'élève en elle: Est-ce donc que vous avez une eau meilleure que celle-ci? Seriez-vous plus grand que notre père Jacob, qui nous a donné ce puits, à nous, Samaritains; qui a bu cette eau, avec ses fils, avec ses troupeaux? S'il avait existé une eau meilleure que celle-ci, une source à fleur de terre, croyez-vous que notre père Jacob ne l'eût pas trouvée? - On sent avec quelle jalousie les gens de Samarie gardaient, pour les opposer aux Juifs, les traditions qui les rattachaient aux patriarches. Même alors que le ton est partiellement changé, Photine demeure en garde et se défie toujours.

   Le Seigneur aurait pu répondre par l'affirmative à la question directe :" Etes-vous plus grand que notre père Jacob? " Mais il eut indisposé la Samaritaine en affirmant, comme il le fera ailleurs, qu'il y a ici plus que Jacob , plus que Jonas, plus que Salomon. La vraie question, d'ailleurs, eût été ainsi déplacée par une diversion fâcheuse: car pour le Seigneur aussi bien que pour la Samaritaine, il s'agit de l'eau, mais pas de la même.

   Quels sont donc les avantages de l'eau offerte par Jésus, avantages tels qu'elle eût dû , la première, chercher à s'en procurer? Peut-être, cette fois, Photine sortira-t-elle de ses mesquines préoccupations de ménage, lorsque la comparaison établie aura montré les qualités des deux eaux.  " Celui qui boit de l'eau de ce puits aura soif encore; mais celui qui boira de l'eau que je lui donnerai n'aura plus soif, éternellement. Car l'eau que je lui donnerai deviendra en lui une source d'eau jaillissante, en vie éternelle."

   L'eau de Jacob désaltère le corps, et pour un instant, et la source en demeure extérieure; l'eau que propose le Seigneur est bien différente: qui en boit n'aura plus soif, il portera sa source en lui, source d'eau vive, jaillissant à flots, source qui ne tarira pas.

   Boire c'est croire; l'eau , c'est la vie surnaturelle et tous les dons créés et incréés qu'elle implique. Par sa nature , et dans sa plénitude, elle élimine de notre âme toute soif, tout désir, tout besoin . Elle suffit.

   Mais Photine demeure obstinément fidèle à son point de vue étroit. C'est justement mon affaire, dit-elle; voilà bien l'eau dont je voudrais, cette eau vive, moyennant laquelle on n'aurait plus soif et on ne serait plus obligé de venir de la ville jusqu' ici pour faire sa provision.  ... Et voici qu'elle demande enfin, qu'elle formule un désir :" Seigneur, donnez-moi cette eau... " Il va de soi que pendant qu'il parle, le Seigneur, par une opération intérieure très douce, fait descendre la lumière dans l'âme de la Samaritaine, et crée en elle les dispositions de docilité, d'humilité, de confiance, qui, seules assurent le succès.

   Mais s'il y a au coeur de la Samaritaine un désir commençant de la vie surnaturelle, il y a aussi des renoncements et des  éliminations à consentir. La chose est délicate; le Seigneur prend encore un ingénieux détour: Allez d'abord, lui dit-il; le bien de Dieu est abondant, l'eau vive coule pour tout le monde: allez dire à votre mari de venir avec vous.  - Photine répond : " Je n ai pas de mari." C'est sa confession exacte et loyale, mais réticente. Et le Seigneur, en partie peut-être pour la tirer d'embarras et lui épargner des précisions pénibles, lui révèle sa vraie situation . " Vous avez eu raison de dire: Je n'ai pas de mari; car vous avez eu cinq maris, et celui que vous avez maintenant , n'est pas votre époux; c'est vrai, ce que vous avez dit."

" Seigneur, reprend la femme, je vois que vous êtes un prophète!" Elle confesse implicitement la vérité de ce qu'a avancé le Seigneur, explicitement la connaissance surnaturelle et la dignité de celui qui parle.

 

dom Delatte

Rédigé par Philippe

Publié dans #spiritualité

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