Jeudi Saint: homélie dom Jean Pateau, père abbé de Fontgombault

Publié le 18 Avril 2019

 

 

 

+ JEUDI-SAINT

 

 Très belle

homélie du Très Révérend Père Dom Jean PATEAU

Abbé de Notre-Dame de Fontgombault

(Fontgombault, le 18 avril 2019)

"Tu n’as pas pu passer une heure avec moi. "

 

Chers Frères et Sœurs, Mes très chers Fils,

   L'Eglise ne  ménage pas aujourd’hui le déploiement des fastes liturgiques, alors qu’elle commémore l’institution du sacrement de l’Eucharistie et du sacrement de l’Ordre.

   En ce jour, la concélébration qui unit tous les membres du presbytérium manifeste de façon heureuse la communion de tous les prêtres au Christ, unique Prêtre de la Nouvelle Alliance.

   Nous venons d’entendre, rapportés par saint Jean, le récit du lavement des pieds, qui prélude à l’institution des deux sacre- ments et au long discours de Jésus après la Cène.

   Jésus sait que son heure est désormais venue de passer de ce monde à son Père. C’est l’heure de prononcer les dernières paroles et de livrer les derniers exemples.

    Parmi ceux-ci, l’acte du lavement des pieds tient une place particulière. Survenant durant le repas, il est inattendu en tant qu’il en brise le cours. Cet acte, normalement réservé aux serviteurs, Jésus lui-même tient à l’accomplir à l’égard de disciples qui n’en comprennent pas le sens. Pierre se récrie. La réponse du Seigneur est sans appel : « Si je ne te lave pas les pieds, tu n’auras pas de part avec moi. » (Jn 13,8)

   Cette part, Jésus va commencer à la dévoiler dans quelques instants en donnant à ses disciples sa chair à manger et son sang à boire. Dans l’humble partage de sa vie, le Seigneur se fait serviteur de sa propre vie en son disciple.

   Retenons que le vrai disciple du Seigneur est celui qui se laisse servir par le Seigneur, qui accueille la visite de sa miséricorde. Ce n’est pas d’abord celui qui annonce l’Évangile mais celui qui, conscient de sa profonde pauvreté, commence dans une relation intime et personnelle avec Jésus par l’accueillir en vérité dans sa propre vie et se laisse guider par Lui.

   Accueillir ainsi le Seigneur, c’est débuter un authentique chemin de communion.

    L’Eucharistie n’est jamais un dû. Il pourrait sembler cohérent de nous en abstenir, en faisant nôtre la réaction de Pierre : Dieu est trop grand pour que nous le laissions venir à nous sous la livrée du serviteur, du Rédempteur. Dieu est trop grand pour que nous mangions sa chair et buvions son sang. Au début de sa vie publique, Jésus avait annoncé cela (cf. Jn 6). Cette parole dure à entendre avait entraîné le départ de nombreux disciples.

   Communier ne peut pas être un acte banal, habituel, routinier, parce qu’il n’est pas banal de communier à la vie même de Dieu. Dans ce sacrement, Dieu se met à notre portée pour nous élever à lui. Là est le grand mystère. Nous ne pouvons prétendre à ce que Dieu nous lave les pieds et nous nourrisse de son corps et de son sang. Dieu veut qu’il en soit ainsi.

   La question qui se pose n’est pas de discuter la volonté de Dieu, mais de l’accueillir de la manière qui convient. Celui qui communie à la vie du Seigneur doit aussi accomplir les actes du Seigneur, vivre en cohérence avec celui qui est sa vie. « Si donc moi, le Seigneur, je vous ai lavé les pieds, vous aussi, vous devez vous laver les pieds les uns aux autres. C’est un exemple que je vous ai donné afin que vous fassiez, vous aussi, comme j’ai fait pour vous. » (Jn 13,14-15)

   Dans ce contexte d’appel à la communion, l’absence du baiser de paix au cours de la Messe de ce soir peut sembler paradoxale. De même, demain, lors de la fonction de l’après- midi, le prélat ne porte pas l’anneau, symbole de communion.

   Jésus vient de poser deux actes fondateurs : le lavement des pieds et le don de l’Eucharistie. Il prononce le grand discours après la Cène, appel à l’unité des disciples. Mais en vérité, il sait qu’il est seul.

   L’absence du baiser de paix renvoie au baiser de Judas au jardin des oliviers : un acte de communion envers le maître qui en réalité le désigne comme celui qu’il faut arrêter. Mais de façon plus lointaine, l’absence du baiser de paix ne renverrait- elle pas à d’autres trahisons : celle de Pierre par exemple qui, dans quelques heures, affirmera ne pas connaître celui qu’il suit depuis trois ans. Et que dire des autres disciples ? Combien seront-ils au pied de la Croix ? Que dire aussi de chacun d’entre nous ?

   Depuis des mois, l’Église est secouée par de nombreux scandales, pour la plupart assez anciens, et qui sont serinés avec complaisance par les médias, comme pour démontrer au monde que l’Église est aussi perverse que les autres sociétés, et que par conséquent, Dieu n’existe pas. Il y a des victimes, des enfants, des religieuses, des séminaristes, des prêtres, et c’est vrai. Il y a aussi, et c’est vrai, des prédateurs. La trahison n’est pas nouvelle dans l’Église, elle date de la première heure, de l’heure où Dieu offre la communion. C’est un risque accepté par Dieu dans la création de l’homme comme un être libre.

   En face de ces scandales, beaucoup dans l’Église se mettent en devoir de communiquer, d’argumenter, de démontrer. On parle, on surenchérit.

   Peut-être faudrait-il commencer par écouter, de la bouche même du Seigneur, la phrase prononcée à plusieurs reprises, quelques instants avant son arrestation. Déjà, Judas a trahi ; Pierre et les autres vont l’imiter d’ici peu. Cette phrase retentit comme le dernier enseignement adressé aux disciples, comme la révélation de la ferveur d’une vie spirituelle. La profonde tristesse de Jésus ainsi que sa solitude y apparaissent aussi : « Tu n’as pu veiller une heure avec moi. »

   Ces paroles, adressées à Pierre, mais aussi à tous les disciples, et donc à nous tous, nous remettent en face de notre vocation première : passer du temps avec Jésus.

   Le Christ avance vers sa Passion, vers son heure. Elle est redoutable, il le sait. Les disciples aussi auront leur heure. L’heure où il faut choisir entre le bien et le mal, entre la suite du Christ ou la trahison. Qu’elles sont nombreuses, ces heures où nous n’avons pas choisi le Christ !

   L’invitation à veiller auprès de Jésus est à comprendre comme la parole d’une mère à son enfant. Veiller auprès de Jésus, c’est être protégé, nourri, éduqué, conduit par lui.

   Aujourd’hui, dans un monde tourmenté, violent et menteur, cette protection est nécessaire à tout chrétien, tout particulièrement aux prêtres, aux évêques.

  Veiller auprès de Jésus, c’est se détourner de soi-même, renoncer aux idoles faites de main d’homme, pour puiser à la source vive qu’est le Seigneur.

   En ces saints jours, accueillons la parole du Seigneur : « Tu n’as pu veiller une heure avec moi. »

Que notre vie devienne une longue veillée auprès de Jésus, dans la ferme espérance du jour béni de notre Pâque, où nous le verrons enfin face à face.

Amen.

Rédigé par Philippe

Publié dans #spiritualité

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