avec nos moines !

Publié le 6 Mai 2019

 

 

    Dans la vie éternelle, tout ne sera-t-il pas commun? l'oeuvre de la chair ne sera-t-elle pas absente? l'adhésion amoureuse aux vouloirs divins ne sera-t-elle pas la loi? La vie religieuse est un essai est une anticipation de cet ordre des fins, comme elle est une suite et un achèvement du baptême.

   A la mort, tout chrétien fait profession religieuse; il n'emporte ni ses biens, ni sa chair, ni sa volonté propre; il s'enfonce en Dieu; il descend au sépulcre avec Jésus en vue de ressusciter avec lui, ce que signifiait l'immersion du baptême.

   La vie en Dieu , Riche opulent qui n'a rien et qui est tout, récompensera celui qui par une sainte mort s'est détaché volontiers de ce qui passe. La vie en Dieu, en qui est la vie achevée et immuable, tiendra lieu à celui qui s'en retire de la vie sans cesse mourante que l'alimentation et la génération sustentaient. La vie en Dieu, régisseur des êtres, associera à sa providence toujours obéie celui qui renonce définitivement à vouloir d'un vouloir propre, qui remet avec Jésus son esprit entre les mains du Père.

   Il sera là-haut consentant au programme divin dévoilé, auteur du drame universel, précisément parce qu'il aura renoncé à la " comédie " personnelle, en acceptant qu'elle finît par l' " acte sanglant ".

   Le religieux devance ce temps et veut mourir spirituellement, comme fît Jésus dès sa première heure, comme firent tous ses choisis, à partir des Douze. Rien désormais ne comptera pour lui, si ce n'est Dieu, si ce n' est tout ce qui s'éclaire de la lumière de Dieu; le reste, ce ne seront plus que des objets dans la nuit; lui-même, dans la partie que Dieu ne vivifie pas, ce ne sera plus qu'un cadavre.

   Les moines ! .. s'exercent à l'humilité mutuelle, à l'humilité devant Dieu, par des pratiques nombreuses que le monde méprise; mais le mépris du monde accepté, comme le mépris rendu, n'est-il pas pour le moine un principe?

 

   Leurs yeux n'errent pas sur tout: ils se réservent pour le dedans, pour la Beauté lointaine et intime. Ils ne parlent pas indiscrètement; quand ils parlent, c'est en esprit de silence , et leur silence plein de mystère ressemble à celui qui est une vertu de Dieu.

   Leur silence est respectueux et sage; c'est un apaisement qui attend un travail d'en haut, une irruption de lumière  dans la nuit intérieure. Grâce au silence, la parole une fois déliée se maintiendra  sous sa mesure et gardera le souci de ses fins . L'âme aura concentré de la force, veillant à l'organisation des pensées au lieu de leur dispersion, cultivant la sérénité au lieu de l'agitation, se libérant au lieu de s'accrocher à tous les buissons , assourdissant le vacarme intérieur des passions, recevant les voix inspiratrices et se livrant à leur commentaire , se vidant du rien en faveur du tout .

   Les moines se mortifient, c'est-à-dire qu'ils font mourir en eux ce qui n'a pas le droit de vivre, ou même ce qui pourrait subsister légitimement, mais qu'on sacrifiera sagement pour des causes sublimes .

   N'est-elle pas sublime en effet, la remontée de l'esprit à partir des fonds où l'on donne le coup de pied du plongeur; sublime aussi et davantage l'amour de la douleur expiatrice, de la douleur d'amour qu'on appelle et qu'on apprivoise, qui vous apprend à goûter le calice de Jésus, après la divine libation offerte au Père ?

  A tant de souffrances de mauvais aloi chez soi ou chez d'autres, comme à tant de jouissances dépravées, on s'empresse à substituer la souffrance qui épure, qui mérite et qui sauve.

   Ajoutant ce qui manque à la Passion du Christ, ces libres crucifiés laissent couler des larmes et du sang dans le torrent rédempteur. Ils inspirent à Ozanam le sentiment de cette efficience et de cette réversibilité, quand il écrit, après un office de nuit à la Grande-Chartreuse : " J'ai songé à tous les crimes qui se commettent à cette heure-là dans nos grandes villes, et je me suis demandé si véritablement il y avait là assez d'expiation pour effacer tant de souillures."

    Ils n'en sont pas pour cela sombres ni déprimés. La joie des monastères est proverbiale. Ceux qui ont chassé le rire lourd, le rire amer, le rire qui cherche à étourdir la tristesse, le rire "secoué " qui échappe au frein et risque d'agiter en nous toutes les fanges, n'en ont que mieux le divin sourire ou le rire franc qui nous rassérène .

   Ce sont eux les moines, qui versent au monde sa meilleur ration de joie . Joie pure, celle-là; joie qui est un fruit de la charité: baiser intérieur qui dilate et qui embaume; joie d'appartenir à Dieu dans l'unité de tout ce qu'aime Dieu et d'élargir le coeur à sa taille; joie d'anticiper le ciel, fût-ce au milieu des tribulations.

   Car les tribulations aussi sont source de joie, tout comme les joies amènent des larmes.

   La vie présente est tellement mélangée de possessions et de regrets, d'espérance et d'attentes douloureuses, que c'est un chassé-croisé de sentiments où l'âme profonde ne se reconnait plus . Les larmes sont un pain nourrissant, et le pain, quand on le mange, laisse un goût de cendre;

   Vie et mort, patrie et exil sont ici mêlés, et Dieu, qui est la vie, qui est la patrie, , Dieu dont la " portion" du moine, Dieu , dis-je , parce qu'il se donne et qu'il se retire, parce qu'il se montre et qu'il se cache, devient au moine à la fois son épreuve et sa pure joie . On dirait ce Dieu, avec lui, comme en coquetterie crucifiante, l'enivrant et le flagellant , lui accordant , comme il fît à son Fils , le privilège des douleurs .

Heureux est-il quand il se tient tranquille sur sa croix !

   Ils voudront comme le jour, sanctifier la nuit. La continuité est une des qualités que la prière a revendiquées avec le plus de spontanéité exigeante. N'est-il pas digne et raisonnable, équitable et salutaire de rendre grâces à Dieu en tout temps? Ne le doit-on pas aussi en tout lieu? La nuit n'est que le second hémisphère du jour: il convient que Dieu soit loué sur toute notre terre.

   Les moines entendent aussi purifier la nuit que tant d'autres oreilles souillent, lui enlever son odeur de péché, lui confier des germes de bonnes pensées comme en sol obscur, l'orienter chrétiennement vers le jour qui vient, faire de ses ténèbres une lumière de joie: " Et nox illuminatio mea in deliciis meis".

   En secouant le sommeil nocturne et le plus lourd sommeil de l'oubli, ils espèrent écarter le sommeil de mort qu'est le péché, prélude de l'éternelle mort qui nous guette. " Marchez , tandis que vous avez la lumière de vie, de peur d'être saisis par les ténèbres de la mort." (Jean XII,35)

   ...

   L'office du choeur, avec son ordre rigoureux, son rythme et sa relative lenteur, semble un remède fort utile à l'inquiétude et à la trépidation modernes. Un temps qui souffre plus que tous de la nervosité du surmenage doit apprécier ce bain de paix, et faire confiance aux résultats d'une activité à peine réduite par son extension, par ailleurs rendue plus intense, mieux appliquée au fond des choses , plus mûre.

   N'est-ce pas dans le silence infini , que la nature travaille? N'est-ce pas dans la ténèbre ardente des cryptes , que les grands monuments  ajourés prennent essor? La solitude est un exil qui rend le retour dans la patrie plus conscient et plus fécond.

   Les vrais oisifs ne sont pas les moines, auxquels on jette parfois cette injure: ce sont les agités, Esprits sans air, butés à de petits travaux successifs, sans patience, sans mesure, ignorant que la paisible lenteur est aussi une force, les non-contemplatifs sont exclus de l'action large comme de la pensée haute.

   Le marin, le laboureur et le moine savent qu'on ne fait jamais tant de besogne qu'en ne se pressant pas.

   " Livrer son âme " , c'est donner sa vie: tout apôtre y doit être prêt; mais n'est-ce pas aussi l'offrir en modèle, tout au moins mériter qu'elle le soit: telle la lumière sur le candélabre et la cité sur la montagne , dans le discours du Seigneur.

   Les moines évangélisent la vie en la vivant. Ils excèdent par rapport à ce qu'on demande aux foules; mais c'est par là qu'ils deviennent les entraîneurs de la foule, porte-fanions des victoires morales. Fidèles à Dieu au delà de la mesure, ils déconseillent par là même de le trahir, et le fait qu'ils étendent sur eux-mêmes ses droits n'est-il pas une pressante invitation à ses préceptes?

   Les moines partent en pèlerinage vers Dieu avec plus de hâte, avec moins de bagages, les reins mieux ceints, le vêtement de l'âme ne traînant pas, la lanterne en main pour les passages sombres, plein du noble souci d'arriver vers qui nous appelle. En devançant nos groupes sur la route, ils jalonnent celle-ci ne permettant pas qu'on l'oublie ni qu'on s'y égare. Sur les crêtes des chemins montants , leurs silhouettes se profilent vers le ciel .

   Dans l'ordre canonique tout seul , l'Eglise ne trouverait peut-être pas des réactions suffisantes. Il arrive que les "bergers dorment ", comme le disait hardiment au Concile de Trente un illustre moine. " Il faut alors que les chiens aboient."

   Ils aboient, voire ils mordent, comme mord le chien de berger; ils réveillent, si l'on ose ainsi dire, le Saint-Esprit dormant dans les âmes, fût-ce dans celles des chefs et ils remettent en marche plus prompte la troupe évangélique attardée.

  

rp Sertillanges . op +

 

Rédigé par Philippe

Publié dans #spiritualité

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