Saint Léonard et le ciel.

Publié le 23 Octobre 2019

 

   Le célèbre missionnaire, dans son sermon sur le Paradis, au commencement de son exorde, débute ainsi :

   " Le peuple fit bien de rester au pied de la montagne et de laisser Pierre, Jacques et Jean accompagner seuls le Sauveur jusqu'au sommet. Il n'appartient pas à tout le monde de fixer le soleil sans être ébloui. Cette gloire, dont l'évangile nous montre un reflet dans la Transfiguration de Notre-Seigneur est bien trop éclatante pour nos yeux; et je le regrette, mes chers auditeurs, vos espérances aujourd'hui seront trompées: vous êtes tous venus ici pour nourrir votre piété, avides d'entendre parler de ce paradis qui est l'unique objet de votre amour, le but unique de vos désirs, et moi aussi, à vrai dire, je m'étais appliqué avec ardeur à décrire le mieux possible les magnificences de cet immense palais de Dieu et à mettre en relief tout ce qu'on peut dire de plus beau, de plus ravissant, de plus saint de cet amphithéâtre de gloire et de majesté.

Mais à peine étais-je à l'oeuvre, que l'apôtre saint Paul s'offrit à moi et me dit avec un regard plein d'étonnement: Que fais-tu? Que prétends-tu? Ne sais-tu pas que " ni l'oeil n'a vu, ni l'oreille n'a entendu, ni le coeur de l'homme n'a compris ce que Dieu a préparé à ceux qui l'aiment." Puis , après m'avoir brièvement raconté cette vision merveilleuse dans laquelle, ravi jusqu'au troisième ciel, il entendit des secrets ineffables, il m'a fermé les lèvres en y appliquant le doigt et m'a défendu d'en parler.

   En effet, s'il est un sujet sur lequel plus on parle, moins on en dit , c'est bien surtout le paradis, et si vous y prenez garde, quiconque en parle ne fait que dire ce qu'il n'est pas ou amoindrir ce qu'il est.

   Le Prophète royal le savait bien, lui qui admis dans une extase à contempler le séjour des bienheureux, déclara, selon l'explication de plusieurs interprètes, que tous ceux qui avaient parlé du paradis s'étaient mépris :" J'ai dit , dans mon extase: tout homme est menteur," ou selon cette autre version :" Tout homme est en défaut." Et ne croyez-vous pas que Pierre lui-même s'est mépris, lui qui  tout enveloppé de cette éblouissante lumière, s'écria comme hors de lui-même :" Il nous est bon d'être ici", réduisant tout le paradis à trois cabanes grossières: " Dressons-nous ici trois tentes." Aussi l'Evangile tâche-t-il d'excuser cette méprise en l'imputant à l'inadvertance :" Il ne savait pas ce qu'il disait".

   Or , là où Pierre se trompe, où Paul se tait, que pourrais-je bien dire?  Cela étant ,  mon sermon sur le paradis est fini avant de commencer. Mais non, Saint Augustin m'encourage à parler: tout en accordant que le paradis est incompréhensible à la faiblesse de notre esprit, il n'en regarde pas la conquête comme impossible à l'ardeur de nos désirs . " Le Paradis, il est impossible de le décrire: le Paradis , il est possible de l'acquérir."

   Dilatez donc vos coeurs, car s'il est vrai qu'on puisse l'acquérir, quoiqu'on ne puisse pas l'apprécier, je veux, pour vous en faciliter l'acquisition, vous en dire quelque chose aujourd'hui. Toutefois ne perdez pas de vue que malgré tous mes efforts, toute mon éloquence, toutes mes descriptions pour vous donner une idée ou vous tracer une ébauche du paradis, vous devrez toujours vous figurer, toujours penser, toujours désirer quelque chose de plus accompli; et de plus vous persuader que la gloire ou la félicité céleste est encore incomparablement plus belle, plus élevée, plus étendue que tous vos désirs et toutes vos imaginations..... " Un peu plus loin le Saint continue de cette manière :"

   " Si la vaste étendue du firmament est trop étroite pour nous retracer l'immensité du Ciel des élus, jetons un peu les yeux sur la terre pour voir si nous n'y retrouverons point quelque chose qui puisse nous représenter la beauté de la maison de Dieu . Ah ! vous vous en convaincrez de plus en plus de l'impuissance de l'homme. Mettez ensemble tout ce qu'on dit de cette gloire merveilleuse les prophètes, les évangélistes, les docteurs, et tout ce qu'en pourraient dire les prédicateurs de nos jours avec leur éloquence raffinée, et vous verrez que tous ne font que dire en substance ce qu'elle n'est pas.

   Je voudrais que, pour vous éclairer sur ce point, Dieu renouvelât en votre faveur le prodige de l'Apocalypse; que chacun de vous vit descendre la Jérusalem céleste du ciel, comme le vit Saint Jean, et puisque je puis vous conduire en paradis, que le paradis descendit vers vous sous l'emblême d'une magnifique Cité, avec des murs d'or, un pavé de diamants, des portes d'émeraudes et de saphirs , avec la multitude de ses habitants, environnés de pompe et de majesté comme des rois, avec une lumière que n'obscurcissent jamais les ténèbres, avec une beauté que rien ne souille jamais, ayant pour soleil l'Agneau qui ne souffre jamais aucune éclipse !

   Comme je vous dirais encore avec assurance: non , ce n'est pas là le paradis; c'en est l'image, mais non la réalité. Vous figurez-vous peut-être qu'on trouve en paradis, avec leurs propriétés matérielles et physiques, toutes ces pierres précieuses, telle que l'émeraude, la topaze, l'escarboucle et autres semblables? Il en est qui l'ont cru, mais tous les Docteurs sensés le nient, et à mon avis, ils ont évidemment raison: en effet, n'avez- vous pas vu de l'or, de l'argent et des pierres précieuses? - Oui - Il est donc faux que ces choses-là se trouvent dans leur état matériel en paradis, puisque l'apôtre Saint Paul, qui en parle en témoin oculaire, nous dit que :" l'oeil n'a point vu, ni l'oreille entendu" ce qu'il y a de ravissant dans le séjour des Bienheureux.

   Jugez maintenant si l'évangéliste Saint Matthieu lui-même n'est pas loin de la réalité, lorsqu'il compare la gloire de Jésus transfiguré à la lumière du soleil et à la blancheur de la neige.

   De la neige on en trouve dans toutes les vallées; et pour n'avoir d'autre chose à admirer sur le Thabor que la lumière du soleil, et la blancheur de la neige , Saint Pierre pouvait bien s'épargner la peine de monter si haut et demeurer avec la foule au pied de la montagne . La comparaison est donc inexacte, non par la faute de l'Evangéliste, mais à cause de l'excès de cette gloire qu'il ne pouvait expliquer autrement; car c'est le malheur de tous les objets qui surpassent la capacité de notre esprit, de n'avoir point de termes qui en rendent adéquatement l'idée.

   Que dirai-je de ceux qui comparent le paradis à un torrent de voluptés, à un jardin délicieux, à un somptueux festin, à un royaume très florissant, à des noces pleines d'allégresse , au bonheur des moissonneurs pendant la récolte? Toutes comparaisons imparfaites et qui abaissent plutôt qu'elles ne relèvent les délices de cette bienheureuse patrie. Aussi ces figures, ces symboles doivent-ils être pris dans un sens plutôt mystique que littéral.

   Je suis porté à croire que les Prophètes et les Evangélistes , en les employant, ont fait comme les astronomes, lesquels, voyant notre ciel tout parsemé d'étoiles si différentes les unes des autres par leur mouvements, leurs influences et leur grandeur, y ont imaginé une multitude de figures naturelles ou fabuleuses: ici ils ont mis un taureau, là un lion, ici un scorpion, ailleurs un chariot, une écrevisse, un capricorne. Est-ce que tous ces monstres existent au ciel? Nullement; ce n'est qu'un caprice des astronomes qui se sont vus obligés d'inventer ces signes afin de mieux s'entendre. De même les Prophètes et les Evangélistes se servent d'emblêmes grossiers, et nous parlent de jardins toujours fleuris et odoriférants, d'automnes toujours chargés de fruits, de perpétuels et harmonieux concerts, d'or et de pierres précieuses, de saphirs et d'ambre, de festins et de musiques, de fêtes et de théâtres, toutes choses propres à former un paradis qui flatte les sens, mais nullement le paradis véritable qui doit faire la félicité des esprits. On a recours à ces figures de préférence, parce qu'elles nous charment davantage et sont plus à notre portée; mais au fond les torrents de délices qui inondent de toutes parts cette Jérusalem céleste, ce sont des secrets, nous dit Saint Paul, qu'il n'est pas donné à l'homme d'exprimer. Or je vous le demande, si tout ce qu'on a dit et écrit, si tout ce qu'on a pu dire et écrire de la gloire du paradis n'est qu'une pure description symbolique, quelle sera la vérité?

   La voici: le saint roi David nous la chante sur sa harpe prophétique, lorsqu'après avoir vu cette gloire immense, ravi en extase, il entonne ce magnifique cantique :" J'ai dit dans mon ravissement: tout homme est impuissant " à en parler; faisant entendre par là que nous savons du ciel seulement ce qu'il n'est pas, si bien que l'on peut écrire sur ses portes , en caractère de feu, ces mots :

" On peut l'acquérir, mais l'apprécier , jamais !"

  

Rédigé par Philippe

Publié dans #spiritualité

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