la vie mourante.

Publié le 7 Novembre 2020

 

" Mon être à chaque souffle exhale un peu de moi,

Chaque parole emporte un lambeau de ma vie."

Lamartine. 

 

   Quand je dis: j'ai tant d'années, cela veut donc dire que la mort les a, que moi je ne les ai plus.  Ces années m'ont filé entre les doigts, et j'ai passé ce même nombre de fois sur l'anniversaire anticipé de ma mort, comme sur une pierre tombale. " Ma vie se compose de la perte de mes années", dit saint Grégoire de Naziance, et il suffit que je vive pour mériter de mourir. 

   Le temps est une étrange étoffe: la trame s'accroît à chaque instant; mais l'accroissement en avant provoque un effritement en arrière; l'étoffe s'use en se tissant; elle n'a jamais été qu'un lé transitoire, un lé qui n'en est même pas un, vu que le présent est sans largeur, entre ce qui fut et ce qui n'est pas encore;

   Autour de nous, tout subit cette même loi. Nous ne sommes pas des privilégiés; la mort est équitable. La nature, que les anciens ont appelée de ce mot expressif: natura, la chose qui va naître, peut aussi bien s'appeler celle qui va mourir. La vie des choses est mourante comme la vie des hommes; le fleuve s'écoule en même temps que la barque fuit. La goutte qui tombe du toit silencieusement, le glacier qui croule en avalanche, l'astre qui monte et puis descend, la vague qui se gonfle et retombe, un forgeron qui frappe en cadence, une voiture qui passe et disparait au tournant, le cycle de la journée, de la semaine, des lunaisons, des saisons, l'éphéméride qui s'effeuille et les calendriers qui se succèdent, l'horloge qui bat, tout nous dit: Nous fuyons, nous fuyons, et avec nous - ou plutôt nous avec elles - fuient toutes choses. Nous sommes là, stupéfaits, sur une planète qui branle, en face d'objets qui se déplacent et se transforment incessamment, devant les eaux qui courent, dorment , s'évaporent, retombent, devant tout ce qui recommence après avoir fini, et sous le ciel bleu, sous les nuées qui y frétillent, nous nous sentons sous l'aile de la mort. 

   Cette immense création, dont la durée est si disproportionnée à la nôtre que volontiers nous la croirions vouée à l'éternité, elle aussi est une mortelle. La terre sera portée en terre; l'atmosphère s'épuisera, les eaux seront bues jusqu'à la dernière goutte; les mouvement s'égaliseront; il  y aura un arrêt de l'action, il y aura un enterrement  du monde, un silence, un repos, une retombée définitive de ce qui monte et descend, une chute de la lampe d'or et un brisement de la chaîne du puits, ainsi que dit l'Ecclésiaste. Requiescat in pace, cela se dit de chaque vivant, cela se dira aussi de la planète. Ce monde est un cercueil qui n'est pas tout à fait fermé. 

  Et pourtant, nous sommes immortels. Aux profondeurs des choses, il y a aussi de l'immutabilité. Tout l'empire de la mort est étendu en surface, comme cet empire des vents qui n'agite que sur la mer qu'un rideau liquide. 

   Tout n'est que mort, disais-je; mais tout est mort afin que tout soit vie.

   La fin des fins n'appartient pas à la destruction. La vie meurt et renaît, elle s'élance et retombe; mais ce qui est à la fin, c'est une naissance, et qui ne doit pas mourir. Si à chaque réveil nous courons vers la nuit, de nuit en nuit et de jour en jour nous allons voir le jour, et au total , notre existence n'est pas la course à la mort, mais la course à la vie durable. 

" Haec est victoria quae vincit mundum: fides nostra: la voici, la victoire qui triomphe du monde, dit l'Apôtre, c'est notre foi." ( I Jean V,4) 

   Le monde, de son fait seul, n'a pas de quoi engendrer la vie; nos corps, fragments du monde, n'ont que des soubresauts impuissants; notre âme, si elle quitte Dieu, se perd elle-même et ne peut sauver son conjoint de la ruine universelle; mais notre foi, qui nous lie au Christ-Dieu nous rattache à la vie et nous fait participer de sa puissance. 

   Jésus est mort pour nous racheter de la mort. Il sanctifie et glorifie le trépas en sa personne; ensuite, il nous en fait le don, et c'est un trésor. La réalité universelle ne modifie de ce fait aucune apparence; mais le signe de ses valeurs est changé; tout prend un sens nouveau, et sur l'écriteau de la croix, où tout parait plaider pour la tombe, vient s'inscrire un appel de vie. 

   Qu'importe que nous perdions jour par jour tous nos jours, et avec eux les espoirs qui nous lancèrent pleins de feu dans la courte aventure terrestre! En Jésus-Christ on échappe à la déception; notre mort permanente et notre mort finale, le quotidie morior et son brusque aboutissement sont un gain l'un et l'autre, parce que le Christ est vie " Mihi vivere Christus est mori lucrum" (Philipp. 1,21)

   Quand nous perdons de notre être, il dépend de nous de pouvoir dire avec assurance: il s'accroît; parle-t-on du de son déclin, il approche de sa plénitude; quand l'action nous échappe, ses résultats sont là; quand nous n'arrivons pas, nous arrivons quand même; en mourant , nous vivons; car marchant droit vers Dieu, comme l'oiseau de toile qui court à toute vitesse sur l'aérodrome, nous sentons le ciel qui nous glisse sous les ailes et nous prend. 

   Toute la terre n'est qu'un point dans le vaste univers de l'âme; toute la terre n'est qu'un point au milieu de mon coeur. Que m'importe sa caducité! Je la mesure, je m'y appuie un instant, je l'utilise, mais ne lui appartiens pas. Ma chair est une matière que la nature me prête et sans cesse me retire; elle descend comme un courant d'eau; mais mon âme s'en dégage et monte , comme le feu des anciens qui cherchait les astres. 

   Le temps court et ne s'arrête jamais; mais au-dessous de lui, il y a de l'éternité; car au-dessous de la matière changeante, il y a de l'immutabilité, il y a Dieu. Or Dieu, quand on le saisit, est comme le fond où l'ancre du vaisseau se fixe et défie la houle. On s'éloigne de la mort, en plongeant, par son âme, plus profond.

   Que la foi nous attache à Dieu, que l'espérance nous confirme et consolide en nous les promesses de Dieu, que l'amour fasse du coeur de Dieu et du nôtre un seul coeur: une destinée pareille à la sienne nous est due aussi, et par suite - quelle folle que paraisse une telle conclusion - une pareille mesure d'être. Le vermiceau s'égale au suprême Vivant .

Participants de la nature divine, ainsi que dit saint Pierre (II Petr.1,4) nous devenons participants de sa durée. Nous aussi, nous serons des éternels; nous le serons dès maintenant par le fond et l'essentiel de l'être. La mort, à la surface, affectera seulement ce qui de nous est si peu et que du reste un jour, on saura retirer à son emprise. 

   ... Mourant sans cesse, il faut être sans cesse en état de mourir et sans cesse accepter de mourir. Notre mort est de la part de Dieu une volonté de justice et une volonté d'amour; de notre part, elle doit être une volonté soumise et une volonté filiale. Il faut que ce soit non une fatalité, mais un acte. L'acceptation que nous ferons de ce départ toujours imminent, de ce repas rapide de la vie qui ressemble à la Pâque juive, où l'on mange sans s'asseoir, les reins ceints, le bâton à la main, sous une lampe qui s'éteint elle-même: le soleil , moins vite , hélas que la flamme de nos regards , que l'ardeur de notre sang, c'est une vertu qui n'est pas loin de les contenir toutes; c'est à la fois une purification, un détachement, une lumière sur toute chose, un sentiment de justice, un courage, un amour. 

   Consentir par amour pour Dieu et pour nos frères à ce que tout nous quitte, à ce que nous ne puissions en jouir qu'en passant, n'est-ce pas un sacrifice pareil à celui du Sauveur? C'est comme sa mort à lui, un abandon d'amour, un baptême de désir et de sang, une communion, un martyre . Celui qui trouve en soi de quoi s'y adapter pleinement y peut voir le témoignage d'une charité parfaite; il a le droit de dire pour la mesure de vie comme pour la vie même 

:" Ce n'est plus moi qui vis, c'est le Christ qui vit en moi.

   L'instant final serait alors tout préparé; ce serait l'un des moments, un moment pour ainsi dire quelconque de cette mort permanente acceptée dont toute l'éternité vient guérir les affres. Nous serions en état de le vivre , ce dernier instant, au lieu de nous le voir arracher. Tant d'êtres n'y sont pas, ne s'en aperçoivent pas, meurent sans le savoir et ne peuvent donc se donner le mérite et la sécurité du suprême passage! Il faut le savoir et le régler, nous, par anticipation. " Par un transport de grâce " , ainsi que dit Pascal, il faut considérer " cet accident " comme tout simple, quoique infiniment grave, comme banal et comme décisif - banal parce qu'il a lieu tout le temps d'une certaine façon, parce qu'il est l'arrivée d'un constant voyage: décisif, parce que, au-delà, il n'y a plus qu'immobilité, heureuse ou terrible.

   Jour de la mort qui englobes tous les jours; jour qui comptes pour chaque jour et qui chaque jour comptes double: pour le temps et pour l'éternité, pour la durée changeante et pour la durée immobile, pour les deux mondes: le visible et au delà l'invisible; jour qui chevauches ainsi sur d'immenses domaines; jour qui enjambes; jour qui sépares et qui relies; jour frontière, sois-moi propice et ne me juge pas d'un jugement sévère. Ton tribunal est toujours en instance dernière; ton autel est toujours dressé pour le sacrifice final; ton espace si réduit et si vaste est le vestibule d'une immensité accueillante ou fatale. Instant secret, instant du mystère, instant qui viendras comme un voleur, a dit le Maître, toi qui termines et qui commences tout, sois pour moi le rendez-vous que Dieu disposa avec amour aux confins des mondes. Que je te prépare sans cesse, que je t'accueille doucement, que je te vive pleinement, que je t'offre méritoirement, que grâce à toi se réalise pour ma destinée ce que prophétise le psaume :" Vous lui avez accordé, Seigneur, le désir de son coeur et vous n'avez pas trompé la demande de ses lèvres.. Il a sollicité la vie et vous lui avez accordé des jours sans fin, durant les siècles des siècles . " Ps. XX, 35)

 

rp Sertillanges OP 

 

Rédigé par Philippe

Publié dans #spiritualité

Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article