la croix de Jésus.

Publié le 2 Avril 2009






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    Mes très chers Fils,

    Ecce nos, quid ergo erit nobis ? Voici que nous avons tout quitté pour suivre Jésus, mais quelle en est la contrepartie ? (Mt. 19,27).

 S. Pierre n'est pas inquiet du don de sa personne, mise à la disposition du Seigneur une fois pour toutes. L'inquiétude frileuse au sujet de la récompense à venir ne lui ressemble pas. Suivre Jésus, c'est au contraire sa joie et sa fierté. À qui irait-il donc, puisque le Seigneur a les paroles de la vie éternelle le centuple qu'il promet dès ici-bas (Mt. 19,29).

    Après la rédemption, après Pâques, Pierre saura nous parler de la rédemption, il dira que la foi, plus précieuse que l'or périssable, doit être purifiée au creuset de l'épreuve (I Pi. 1,7). S. Paul, après la rencontre de Damas, a saisi d'emblée la valeur de ce qui crucifie nos vies, il l'admirera même comme une source de gloire. Mieux, on ne saurait se glorifier d'autre chose que de la Croix de Jésus qui fait ainsi irruption en nos vies, Nos autem gloriari oportet in Cruce Domini (Gal. 6,14). Ecce nos, Nos autem : les deux apôtres parlent d'eux-mêmes sans dévier à droite ou à gauche, sans se perdre dans l'inutile rhétorique, ni dans la recherche illusoire du moi clos sur lui-même.

    Avant Pierre et Paul, je vois aussi la figure de Tobie. Dieu l'a rendu fort jusqu'à accepter la cécité pour le simple fait d'avoir été fidèle à son devoir (Tob. 2). Comme les consacrés, la Providence l'a retiré de la logique ordinaire de la vie morale, pour le faire accéder, tel Job, tel les Prophètes, tel Jésus lui-même, à la logique de l'amour qui ne refuse rien et se donne tout entier, car il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour celui qu'on aime (Jn. 15,13). Dans le cantique qui clôt le livre dont il est le héros, Tobie s'écrie : Servez le Seigneur dans la vérité, ne recherchez que ce qui Lui fait plaisir (Tobie 14,10/8).

    Madame l'abbesse dont nous venons de célébrer le centenaire de la mort, commente ainsi cette disposition d'âme : Les changements de fortune ne signifient rien. Tout est vanité, hors aimer Dieu et le servir. Qu'importe d'errer çà ou là sur la terre,... tout cela est d'une importance secondaire. Mais il faut servir le Seigneur dans la vérité. Il y en a bien qui le servent, mais il y en a peu qui le servent dans la vérité. Or ce sont ceux-là que le Père cherche, dira le Seigneur à la Samaritaine (Jn. 4, 23-24) : adorer le Père en esprit et en vérité... Ceux qui adorent, c'est en esprit et vérité qu'ils doivent adorer. Oportet adorare, dit l'évangile comme S. Paul dit oportet gloriari (Jn. 4,24 & Gal. 6,14). Cherchez à faire ce qui Lui est agréable, continue Tobie (Tobie 14,10/8). Et Madame l'abbesse de poursuivre : Il ne suffit pas de donner à Dieu la troisième part, après s'être servi et avoir servi le monde : le Seigneur veut tout ; et il faut lui donner non seulement ce qu'il exige, ce qu'il demande, mais aussi ce qui lui est agréable.

    La cécité de Tobie n'est pas une malchance, la vocation monastique n'est pas une erreur. Si Pierre était demeuré près d'un Sauveur sans Croix ni gloire, si Tobie avait été platement heureux de sa fidélité sans l'épreuve que nous lui savons, l'un et l'autre auraient mené une petite vie sans piment, sans assaisonnement, leur âme ne se serait pas développée. Madame l'abbesse le remarque encore avec finesse, dans un passage qui fait penser à la petite Thérèse, oisillon au plumage mouillé si loin de l'aigle divin (Ms B 5r°) : Nous sommes bien lourds. Oh ! nous ne volons pas comme des aigles, mais tout au plus comme des «oies»! Elles ne s'élèvent jamais plus d'un mètre au-dessus de la terre, et encore, pour cela, faut-il qu'on leur fasse peur. Je crois que le Bon Dieu fait un peu comme cela avec nous : nous marchons pesamment sur la terre et, pour nous exciter à voler, le Bon Dieu frappe dans ses mains, c'est-à-dire qu'il nous envoie une bonne peur, pour nous faire courir dans la vertu. Sans cela, en obéissant à la loi, on ne peut que marcher sur le sol très lourdement... (sur Tob.2,9).


    Certes, il ne faut pas mépriser les bases de la fidélité chrétienne, explique ici Madame Cécile Bruyère : elles attirent vers nous le Cœur de Dieu, mais une âme qui en resterait là, ne s'élèverait jamais bien haut, à moins que le Seigneur ne lui envoie de ces choses qui déconcertent, et où il paraît se contredire lui-même. Nous sommes alors obligés de pratiquer un aveuglement qui n'est pas ordinaire : il faut se jeter, pieds et poings liés, dans le sein de Dieu. Quand nous ne savons plus comment nous y prendre, quand nous ne pouvons nous appuyer sur personne et nulle part, lorsque le Seigneur a tout brisé autour de nous, alors cela commence à devenir sérieux. Lorsque nous n'avons plus les points d'appui les plus légitimes, alors notre âme se dirige vraiment du côté de Dieu.

    Voilà la leçon que reçoit S. Pierre dans cette page d'évangile, et que, par dessus son épaule, le Seigneur donne à tous les consacrés. Le grand Antoine, S. Benoît et tant d'autres entendirent l'appel et ont suivi Jésus et sa Croix. Avant eux, Abraham, Job ou Tobie l'ont entendu aussi. Et le centuple promis contenait pour eux tous, comme pour beaucoup, ces persécutions dont parle en cet endroit l'évangile de S. Marc (10,30).

Prions beaucoup ces jours-ci pour le Saint-Père qui récolte les persécutions. Qu'intercède pour lui S. Benoît-Joseph Labre, ce saint romain devenu insensible aux quolibets, car il voyait plus loin que ces misères-là. Puisse le pape Joseph qui a pris le nom de Benoît avoir la sagesse imperturbable du saint de ce jour continuant sa lecture malgré les insultes menaçantes du féroce Zalla. Son regard paisible, à lui seul, libéra le paysan garrotté (Cf. S. Grégoire, Dialogues, II, c. 31). La paix du pape a vocation de libérer avec la même simplicité l'humanité enlaidie, ligotée, ligaturée et asservie loin de sa dignité.

    À notre tour, appliquons-nous cette page d'évangile, confiant à la Très Sainte Vierge Marie notre liberté intérieure et la pureté de cœur qui fait le moine. Voilà quinze ans ces jours-ci que la Maison d'Or vogue dans l'océan de la volonté divine. Plus que jamais soyons fidèles, au pied de la Croix, si tel est le plaisir de son Divin Fils, le reste nous sera donné par surcroît, par sur-croix, c'est à dire en plus de la croix, comme l'indiquent les derniers mots écrits de Ste Bernadette (Carnet intime, novissima verba), amen.




pour le petit Placide
en la
SOLENNITÉ DE N. Bx. PÈRE SAINT BENOÎT
Notre Dame de TRIORS, Samedi 21 Mars 2009


dom Hervé Courau,
T. Rév. père Abbé de Triors.




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VEXILLA REGIS.






Rédigé par philippe

Publié dans #spiritualité

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