Domine quia me vis facere?

Publié le 22 Janvier 2014

 

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Qui credit in eum non judicatur.

 

Voilà les paroles que disait l'Eglise ce matin et la divine grâce a bien voulu les faire entrer si profondément dans mon âme que je me suis mis à pleurer de bonheur sur les marches de l'autel. Que vous dirai-je? je débordais de tendresse.

 

Je suis écrasé d'étonnement quand je pense à ce que Dieu fait en moi depuis huit années. J'ai beau résister à la grâce, j'ai beau me souiller, m'enivrer d'orgueil jusqu'au vertige, commettre des crimes, j'ai beau être lâche, ingrat, violent, presque blasphémateur, il suffit que je m'approche du Sacrement pour qu'aussitôt je nage dans les splendeurs de l'enthousiasme religieux, et pour que je sente ma foi se fortifier et s'agrandir démesurément.

 

Qu'est-ce que cela veut dire? Je connais des chrétiens qui valent cent fois mieux que moi, dont la vie est pure autant que la mienne est troublée et qui n'ont presque jamais ces consolations. Quel effroyable compte Dieu ne me demandera-t-il pas un jour? C'est à faire trembler.

 

Voici que j'ai passé trente-deux ans passés et j'en suis encore à me demander quelle est ma voie. A cet égard mon ignorance est si profonde, je suis enveloppé de ténèbres tellement épaisses que ma pauvre âme en est tout obscurcie et se trouvent souvent incapable de parler à Dieu autrement que par des cris et des larmes. Il m'est arrivé de passer des heures devant le Saint-Sacrement sans pouvoir dire autre chose que l'invocation " Cor Jesu sacratissimum miserere nobis, que je répétais sans cesse. Tout le monde ici s'étonne de moi et de mes inexplicables contradictions. Je scandalise tous ceux qui m'approchent. On ne comprend pas qu'avec ce qu'on veut bien appeler mes talents, je ne puisse pas gagner mon pain et qu'avec ma foi je sois incapable de me résigner. Quand il me faut solliciter quoi que ce soit, j'entre en agonie, et quand la nécessité devient si pressante qu'il faut absolument lui obéir,  la réaction de l'orgueil est d'une telle violence que je casse en deux les âmes les plus disposées à me secourir.

 

Je vais soudainement, impétueusement, sans aucune transition appréciable de l'absolu découragement aux enthousiasmes les plus extravagants. La seule pensée que je dois passer par la porte commune et cheminer dans les voies vulgaires me désespère jusqu'à me faire crier de douleur. Qu'est ce que Dieu veut de moi? Domine quia me vis facere? Saint Paul le demandait à Jésus et je le lui demande à mon tour. Je le lui demande comme je peux, avec mon orgueil, puisque j'ai de l'orgueil, avec le sentiment profond de mon impuissance, puisque malgré mon orgueil je me sens impuissant, avec toute ma foi, toutes mes misères épouvantables, toutes mes tortures morales, avec toutes les voix lamentables qui sont en moi. Mais enfin je le lui demande et je le lui demande sans cesse.

 

Quelle vie, mon Dieu! Comment pourrais-je vous dire ce que je souffre et combien je souffre? Pourquoi cette effrayante complication? Pourquoi cette guerre de toutes les facultés de mon esprit contre toutes les facultés de mon coeur? Pourquoi mon âme n'est-elle pas simple comme tant d'autres âmes que j'ai rencontrées dans ma vie et qui coulaient comme une nappe tranquille au soleil de Dieu?

 

Je porte en moi des ambitions avides et dévorantes, comme une fringale de quatre jours, des Tantalides de domination et de bonheur, que je ne puisse assouvir en aucune façon et me déchirent avec rage. Dieu vient souvent à mon secours,  Il me donne une heure, deux heures, quelque fois une journée entière de paix profonde.

 

Mais le monde est là toujours, il faut bon gré mal gré que je m'y replonge et l'enfer recommence.......

 

Je suis ce qu'un chrétien ne devrait pas être, je suis malheureux. La vie m'accable de tous côtés. Je raidis de toutes mes forces mes deux bras autour de la Croix et je pleure. Je sais que je dois souffrir, j'ai souvent demandé à Dieu de me faire souffrir pour ceux que j'aime, afin d'obtenir leur conversion, je l'ai demandé des centaines de fois, je l'accepte, je le veux et cependant, parfois je n'en peux plus et la résignation me semble impossible.  La nature lutte effroyablement en moi contre la grâce et sur le champ de bataille qui est mon déplorable coeur s'accomplit l'interminable égorgement de toutes les minutes de ma vie. Le temps fuit sous moi, il me semble que j'aurai demain quarante ans et que je n'aurai rien fait encore. Toute mon existence, toutes mes facultés seront-elles employées uniquement à la recherche ignoble de la pièce de cent sous? Est-ce ce là ma destinée? .................

 

 

Léon Bloy

 

 

 


Rédigé par philippe

Publié dans #spiritualité

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