Ecce homo

Publié le 17 Avril 2014

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"Il était méprisé, le dernier des hommes, un homme de douleurs et familier de la souffrance; son visage était comme voilé et méprisé, aussi nous ne l'avons pas considéré. Il a véritablement porté nos maladies et il s'est chargé de nos douleurs. Nous le regardions comme un lépreux, comme un homme frappé par Dieu et humilié. Mais lui a été blessé à cause de nos iniquités, il a été broyé à cause de nos péchés. Le châtiment qui donne la paix a été sur lui et c'est par ses meurtrissures que nous avons été guéris. Nous étions tous comme errants comme des brebis; chacun de nous suivait sa propre voie. Le Seigneur a fait retomber sur lui toutes nos iniquités. Il a été sacrifié parce qu'il l'a voulu; il n'a pas ouvert la bouche; comme un agneau devant celui qui le tond, il restera silencieux et n'ouvrira pas la bouche.

 

"Jetez  un regard, nous vous en prions Seigneur, sur votre famille pour laquelle Notre - Seigneur Jésus-Christ n'a pas hésité à se livrer aux mains des pécheurs et à souffrir le tourment de la croix. "

 

Préparons-nous donc à ces fortes impressions trop souvent méconnues par la piété superficielle de notre temps, Rappelons-nous l’amour et la bénignité du Fils de Dieu venant se confier aux hommes, vivant de leur vie, poursuivant sans bruit sa pacifique carrière, « passant sur cette terre en faisant le bien  », et voyons maintenant cette vie toute de tendresse, de condescendance et d’humilité, aboutira un supplice infâme sur le gibet des esclaves.

 

Considérons d’un côté le peuple pervers des pécheurs qui, faute de crimes, impute au Rédempteur ses bienfaits, qui consomme la plus noire ingratitude par l’effusion d’un sang aussi innocent qu’il est divin ; de l’autre, contemplons le Juste par excellence en proie à toutes les amertumes, son âme « triste jusqu’à la mort  », le poids de malédiction qui pèse sur lui, ce calice qu’il doit boire jusqu’à la lie, malgré son humble réclamation ; le Ciel inflexible à ses prières comme à ses douleurs ; enfin, entendons son cri : « Mon Dieu, mon Dieu , pourquoi m’avez-vous abandonné  ? »

C’est là ce qui émeut d’abord la sainte Église ; c’est là ce qu’elle propose à notre attention ; car elle sait que si cette horrible scène est comprise de nous, les liens que nous avons avec le péché se rompront d’eux-mêmes, et qu’il nous sera impossible de demeurer plus longtemps complices de tels forfaits.

 

Mais l’Église sait aussi combien le cœur de l’homme est dur, combien il a besoin de craindre, pour se déterminer enfin à s’amender : voilà pourquoi elle ne nous fait grâce d’aucune des imprécations que les Prophètes placent dans la bouche du Messie contre ses ennemis.

 

Ces effrayants anathèmes sont autant de prophéties qui se sont accomplies à la lettre sur les Juifs endurcis. Ils sont destinés à nous apprendre ce que le chrétien lui-même pourrait avoir à craindre, s’il persistait, selon l’énergique expression de saint Paul, à « crucifier de nouveau Jésus-Christ  ». On se rappelle alors, et avec terreur, ces paroles du même Apôtre, dans l’Epître aux Hébreux : « Quel supplice ne méritera pas, dit-il, celui qui aura foulé aux pieds le Fils de Dieu, qui aura tenu pour vil le sang de l’alliance par lequel il fut sanctifié, et qui aura fait outrage à l’Esprit de grâce ? Car nous savons qui a dit : A moi la vengeance, et je saurai la faire. Et ailleurs: Le Seigneur jugera son peuple. Ce sera donc une chose horrible de tomber entre les mains du Dieu vivant  . »

 

En effet, rien de plus affreux ; car, en ces jours où nous sommes, « il n’a pas épargné son propre Fils  », nous donnant par cette incompréhensible rigueur la mesure de ce que nous devrions attendre de lui, s’il trouvait encore en nous le péché qui l’a contraint d’en user si impitoyablement envers ce Fils bien-aimé, « objet de toutes ses complaisances  ». Ces considérations sur la justice envers la plus innocente et la plus auguste de toutes les victimes, et sur le châtiment des Juifs impénitents, achèveront de détruire en nous l’affection au péché, en développant cette crainte salutaire sur laquelle une espérance ferme et un amour sincère viendront s’appuyer comme sur une base inébranlable.

 

En effet, si, par nos péchés, nous sommes les auteurs de la mort du Fils de Dieu, il est vrai aussi de dire que le sang qui coule de ses plaies sacrées a la vertu de nous laver de ce crime. La justice du Père céleste ne s’apaise que par l’effusion de ce sang divin; et la miséricorde de ce même Père céleste veut qu’il soit employé à notre rachat. Le fer des bourreaux a fait cinq ouvertures au corps du Rédempteur; et de là cinq sources de salut coulent désormais sur l’humanité pour la purifier et rétablir en chacun de nous l’image de Dieu que le péché avait effacée. Approchons donc avec confiance, et glorifions ce sang libérateur qui ouvre au pécheur les portes du ciel, et dont la valeur infinie suffirait à racheter des millions de mondes plus coupables que le nôtre. Nous touchons à l’anniversaire du jour où il a été versé ; bien des siècles déjà se sont écoulés depuis le moment où il arrosa les membres déchirés de notre Sauveur, où , descendant en ruisseaux le long de la croix, il baignait cette terre ingrate ; mais sa puissance est toujours la même.

 

Venons donc « puiser aux fontaines du Sauveur  »; nos âmes en sortiront pleines de vie, toutes pures, tout éclatantes d’une beauté céleste; il ne restera plus en elles la moindre trace de leurs anciennes souillures ; et le Père nous aimera de l’amour même dont il aime son Fils.

 

N’est-ce pas pour nous recouvrer, nous qui étions perdus, qu’il a livre à la mort ce Fils de sa tendresse ? Nous étions devenus la propriété de Satan par nos pochés; les droits de l’enfer sur nous étaient certains; et voilà que tout à coup nous lui sommes arrachés et nous rentrons dans nos droits primitifs. Dieu cependant n’a point usé de violence pour nous enlever au ravisseur: comment donc sommes-nous redevenus libres ? Écoutez l’Apôtre: « Vous avez été rachetés d’un grand prix  ». Et quel est ce prix ? Le Prince des Apôtres nous l’explique : « Ce n’est pas, dit-il, au prix d’un or et d’un argent corruptibles que vous avez été affranchis, mais par le précieux sang de l’Agneau sans tache  ».

 

Ce sang divin, déposé dans la balance de la justice céleste, l’a fait pencher en notre faveur: tant il dépassait le poids de nos iniquités! La force de ce sang a brisé les portes mêmes de l’enfer, rompu nos chaînes, « rétabli la paix entre le ciel et la terre  ». Recueillons donc sur nous ce sang précieux, lavons-en toutes nos plaies, marquons-en notre front comme d’un sceau ineffaçable et protecteur, afin qu’au jour de la colère le glaive vengeur nous épargne.

 

Avec le sang de l’Agneau qui enlève nos péchés, la sainte Église nous recommande en ces jours de vénérer aussi la Croix, qui est comme l’autel sur lequel notre incomparable Victime est immolée. Deux fois, dans le cours de l’année, aux fêtes de son Invention et de son Exaltation, ce bois sacré nous sera montré pour recevoir nos hommages, comme trophée de la victoire du Fils de Dieu; à ce moment, il ne nous parle que de ses douleurs, il n’offre qu’une idée de honte et d’ignominie. Le Seigneur avait dit dans l’ancienne alliance : « Maudit celui qui est suspendu au bois  ». L’Agneau qui nous sauve a daigné affronter cette malédiction ; mais, par là même, combien nous devient cher ce bois autrefois infâme, désormais sacre! Le voilà devenu l’instrument de notre salut, le gage sublime de l’amour du Fils de Dieu pour nous. C’est pourquoi l’Église va lui rendre chaque jour, en notre nom, les plus chers hommages; et nous, nous joindrons nos adorations aux siennes. La reconnaissance envers le Sang qui nous a rachetés, une tendre vénération envers la sainte Croix seront donc, durant cette quinzaine, les sentiments qui occuperont particulièrement nos cœurs.

 

Mais que ferons-nous pour l’Agneau lui-même, pour celui qui nous donne ce sang, et qui embrasse avec tant d’amour la croix de notre délivrance ? N’est-il pas juste que nous nous attachions à ses pas ; que, plus fidèles que les Apôtres lors de sa Passion, nous le suivions jour par jour, heure par heure, dans la Voie douloureuse ?

 

Nous lui tiendrons donc fidèle compagnie, dans ces derniers jours où il est réduit à fuir les regards de ses ennemis; nous envierons le sort de ces quelques familles dévouées qui le recueillent dans leurs maisons, s’exposant par cette hospitalité courageuse à toute la rage des Juifs; nous compatirons aux inquiétudes mortelles de la plus tendre des mères ; nous pénétrerons par la pensée dans cet horrible Sanhédrin où se trame l’affreux complot contre la vie du Juste. Tout à coup l’horizon, si chargé de tempêtes, semblera un moment s’éclaircir, et nous entendrons le cri d’Hosannah retentir dans les rues et les places de Jérusalem. Cet hommage inattendu au fils de David, ces palmes, ces voix naïves des enfants hébreux, feront trêve un instant à tant de noirs pressentiments. Notre amour s’unira à ces hommages rendus au Roi d’Israël qui visite avec tant de douceur la fille de Sion, pour remplir l’oracle prophétique ; mais que ces joies subites seront de peu de durée, et que nous retomberons promptement dans la tristesse !

 

Le traître disciple ne tardera pas à consommer son odieux marché ; la dernière Pâque arrivera enfin, et nous verrons l’agneau figuratif s’évanouir en présence du véritable Agneau, dont la chair nous sera donnée en nourriture et le sang en breuvage. Ce sera la Cène du Seigneur. Revêtus de la robe nuptiale, nous y prendrons place avec les disciples; car ce jour est celui de la réconciliation qui réunit à une même table le pécheur repentant et le juste toujours fidèle. Mais le temps presse : il faudra partir pour le fatal jardin ; c’est là que nous pourrons apprécier le poids de nos iniquités, à la vue des défaillances du cœur de Jésus, qui en est oppressé jusqu’à demander grâce. Puis tout à coup, au milieu d’une nuit sombre, les valets et la soldatesque, conduits par l’infâme Judas, mettront leurs mains impies sur le Fils de l’Éternel; et les légions d’Anges qui l’adorent resteront comme désarmées en présence d’un tel forfait. Alors commencera cette série d’injustices dont les tribunaux de Jérusalem seront l’odieux théâtre: le mensonge, la calomnie, la soif du sang innocent, les lâchetés du gouverneur romain, les insultes des valets et des soldats, les cris tumultueux d’une populace aussi ingrate que cruelle; tels sont les incidents dont se rempliront les heures rapides qui doivent s’écouler depuis l’instant où le Rédempteur aura été saisi par ses ennemis, jusqu’à celui où il gravira, sous sa croix, la colline du Calvaire. Nous verrons de près toutes ces choses ; notre amour ne nous permettra pas de nous éloigner dans ces moments où, au milieu de tant d’outrages, le Rédempteur traite la grande affaire de notre salut.

 

Enfin, après les soufflets et les crachats, après la sanglante flagellation, après le cruel opprobre du couronnement d’épines, nous nous mettrons en marche à la suite du fils de l’homme ; et c’est à la trace de son sang que nous reconnaîtrons ses pas. Il nous faudra fendre les flots d’un peuple avide du supplice de l’innocent, entendre les imprécations qu’il vomit contre le fils de David. Arrivés au lieu du sacrifice, nous verrons de nos yeux l’auguste Victime, dépouillée de ses vêtements, clouée au bois sur lequel elle doit expirer, élevée dans les airs, entre le ciel et la terre, comme pour être plus exposée encore aux insultes des pécheurs. Nous nous approcherons de l’Arbre de vie, afin de ne perdre ni une seule goutte du sang qui purifie, ni une seule des paroles que, par intervalles, le Rédempteur fera descendre jusqu’à nous. Nous compatirons à sa Mère, dont le cœur est transpercé du glaive de douleur, et nous serons près d’elle au moment où Jésus expirant nous léguera à sa tendresse. Enfin, après les trois heures de son agonie, nous le verrons pencher la tète, et nous recevrons son dernier soupir.

 

Et c’est là ce qui nous reste : un corps inanimé et meurtri, des membres ensanglantés et roidis par le froid de la mort; c’est tout ce qui nous reste de ce Fils de l’homme dont nous avions salué avec tant d’allégresse la venue en ce monde ! Il ne lui a pas suffi, à lui, Fils de l’Éternel, de « s’anéantir, en prenant la forme d’esclave  » ; cette naissance dans la chair n’était que le début de son sacrifice ; son amour devait l’entraîner jusqu’à la mort, et jusqu’à la mort de la croix. Il avait vu qu’il n’obtiendrait le nôtre qu’au prix d’une si généreuse immolation, et son cœur n’a pas reculé. « Maintenant donc, nous dit saint Jean, aimons Dieu, puisque Dieu nous a aimes le premier  . »

 

Tel est le but que l’Église se propose dans ces solennels anniversaires. Après avoir abattu notre orgueil et nos résistances par le spectacle effrayant de la justice divine, elle entraîne notre cœur à aimer enfin celui qui s’est livré, en notre place, aux coups de cette inflexible justice. Malheur à nous, si cette grande semaine ne produisait pas dans nos âmes un juste retour envers celui qui avait tous les droits de nous haïr, et qui nous a aimés plus que lui-même ! Disons donc avec l’Apôtre : « La charité de Jésus-Christ nous presse, et désormais tous ceux qui vivent ne doivent plus vivre pour eux-mêmes, mais pour Celui qui est mort pour eux  . » Nous devons cette fidélité à celui qui fut notre victime, et qui jusqu’au dernier instant, au lieu de nous maudire, ne cessa de demander et d’obtenir pour nous miséricorde. Un jour, il reparaîtra sur les nuées du ciel ; « les hommes verront alors, dit le Prophète, celui qu’ils ont percé . » Puissions-nous être de ceux auxquels la vue des cicatrices de ses blessures n’inspirera que la confiance, parce qu’ils auront réparé par leur amour le crime dont ils s’étaient rendus coupables envers l’Agneau divin !

 

Espérons de la miséricorde de Dieu que les saints jours où nous entrons produiront en nous cet heureux changement qui nous permettra, lorsque l’heure du jugement de ce monde aura sonné, de soutenir, sans trembler, le regard de celui que nous allons voir foulé sous les pieds des pécheurs. Le trépas du Rédempteur bouleverse toute la nature: le soleil se voile au milieu du jour, la terre tremble jusque dans ses fondements, les rochers éclatent et se fendent ; que nos cœurs aussi soient ébranlés, qu’ils se laissent aller de l’indifférence à la crainte, de la crainte à l’espérance, de l’espérance enfin à l’amour; et après être descendus avec notre libérateur jusqu’au fond des abîmes de la tristesse, nous mériterons de remonter avec lui à la lumière, environnés des splendeurs de sa résurrection, et portant en nous le gage d’une vie nouvelle que nous ne laisserons plus s’éteindre.

 

 

dom Guéranger

 

Merci, priez beaucoup  pour moi. I 


 

 


Rédigé par philippe

Publié dans #spiritualité

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