la trève du Sauveur

Publié le 8 Mars 2010

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Mater Salvatoris, ora pro nobis.

Pan! pan! pan! "Qui frappe si tard
A la porte du monastère?
Le sommeil d'un pauvre vieillard
A ces manants n'importe guère.
Frère portier!... métier de chien!
Oyez quel cacarme effroyable.
Si le diable était plus chrétien,
J'enverrais le frappeur au diable.

Et frère Jacques grommelant,
Blâmant son devoir trop sévère,
Clefs en main, marchait d'un pas lent
Vers la porte du monastère.

"O doux Jésus! le beau plaisir
D'être toujours sur le qui vive!"
Pan! pan! "Encore!... on vient ouvrir.
Attendez donc que l'on arrive."

Sur ses gonds la porte roula.
Comme au vent la feuille frissonne.
Le portier tremblant recula.
Croyant voir Satan en personne.

"Le prieur!" Deux signes de croix
Furent du moine la réponse.
"Le prieur!" répéta la voix
En faisant tonner la semonce,
"Le prieur?.... Eh! mon bon seigneur,
Dans ses draps pour l'heure il repose,
Et je n'ose, humble serviteur,
L'éveiller sans savoir la cause...

- M'entends-tu bien? Je veux le voir.
Sans oremus fais-le descendre.
Tu sais la route du parloir?
Conduis-moi sans me faire attendre."

Le portier, se signant vingt fois.
Marcha guidé par sa lanterne,
Qui projetait sur les parois
Sa lueur vacillante et terne.

Tandis que lent il se hâtait
Trainant ses muettes sandales,
Le sombre inconnu l'escortait
Faisant du pied sonner les dalles.

Sitôt qu'ils furent au parloir,
Le portier, posant sa lumière,
S'éloigna sans chercher à voir
Celui qu'il laissait en arrière.

"Que le prieur vienne à l'instant!"
Lui criait la voix formidable.
Le vieillard fuyait haletant
Croyant porter l'ordre du diable.

Dans le parloir silencieux
Resté seul, l'étranger farouche
Sur les murs promena ses yeux.
Un sourire erra sur sa bouche.

Quel sourire! Ainsi Lucifer
Doit sourire au milieu des flammes,
Lorsqu'à ses tourments, dans l'enfer,
Il vient d'associer des âmes.

Ce sourire plein de mépris
Insultait les images saintes
Qu'avec amour sur les lambris
De saints artistes avaient peintes.

Il insultait un crucifix
Qui, pendant au mur monastique
Semblait répondre à ses défis
Par le pardon évangélique.

Ce sourire insultait encore,
Lorsqu'il mit le  pied dans la salle,
Un frisson dans ses os courut.
Son front pâle devint plus pâle.

"Vous m'avez demandé, seigneur?
-Oui; j'ai besoin de votre office.
Confessez-moi!... soyez sans peur.
Je saurai payer le service.

- Vous confesser?" Tout interdit,
N'en pouvant croire à son oreille,
Le prêtre, en face du bandit,
Ne sait plus s'il dort ou s'il veille.


"Oui! moi-même. Ici voyez-vous
Autre que moi qui vous réclame?
- En ce cas, mon fils, à genoux!
Vous avez préparé votre âme?

- Mon âme?... Tout est préparé.
Mais debout je dirai l'affaire."
Le prêtre écoutait effaré,
Doutant de ce qu'il devait faire.

Puis le prieur levant les doigts,
Au front du pénitent farouche
Fit un tremblant signe de croix,
Sans qu'un mot sortit de sa bouche.

"Ecoutez-moi! ... Je suis maudit.
Sur le point de mourir, mon père
Pour dernier adieu me l'a dit,
Malgré les larmes de ma mère.

Je suis maudit de l'innocent
De l'orphelin et de la veuve,
Maudit du faible et du puissant;
Ma renommée en est la preuve.

Vous me connaissez, n'est-ce pas?
Je le vois à votre épouvante."
Le prieur vers lui fit un pas.
"Mon fils! la Grâce est bien puissante.

La Grâce du plus grand péché
Peut toujours laver la souillure.
Jésus, sur la croix attaché,
Jésus mort pour nous vous l'assure.

- Il n'est pas mort pour me sauver.
Sur sa croix laissez-le tranquille.
il doit un jour me réprouver;
Je l'ai lu dans son Evangile.

- Même à celui qui le livra.
Mon fils! il offrait sa clémence.
Le malheureux désespéra
Lui-même il força la sentence.

- Judas n'a trahi qu'une fois;
De trahisons ma vie est pleine.
S'il avait imploré la croix.
La clémence eût été certaine.

Plus que lui je suis réprouvé.
Tout repentir est inutile.
Un seul pardon l'aurait sauvé;
Pour mes forfaits il en faut mille.

- Quelques péchés qu'on ait commis,
Leur nombre est nul devant la Grâce.
A qui les pleure ils sont remis
De son livre Dieu les efface.

- S'il faut des pleurs pour le pardon,
Je connais assez ma sentence.
Votre Dieu ne m'a pas fait don
De ces pleurs qu'attend sa clémence.

- O mon fils! ne blasphémez pas
La divine miséricorde!
Voyez: Jésus vous tend les bras
C'est un répis qu'il vous accorde.

Son coeur ne vous est pas connu.
Il vous supplie, il vous réclame.
En ce lieu seriez-vous venu
S'il n'avait pas touché votre âme?

- Oui! c'est ce Dieu qui m'y conduit,
S'il faut à des fantômes croire...
Pourtant, ce rêve me poursuit;
Il retentit dans ma mémoire.

En sursaut il m'a réveillé.
C'était comme une voix qui pleure:
'Quitte à l'instant ton lit souillé,"
Disait-elle, "suis-moi sur l'heure!

"Suis-moi, suis-moi! ... Pour ton salut
"J'implorais la pitié divine,
'Et celui qui pour nous mourut
"Allait consommer ta ruine!

"Lorsque Marie, à jésus-Christ
"Montrant son coeur percé d'un glaive,
"L'a supplié pour le maudit...
"Le Sauveur accorde une trêve.

"Accepte-la. Contrains, mon fils,
"L'orgueil rebelle à s'y résoudre.
"Sois humble. Au pied du crucifix
"Un prêtre attend qui doit t'absoudre."

Ce cri dans l'ombre me guidait.
J'allais, croyant suivre ma mère,
Et la voix qui me précédait
S'est tue au seuil du monastère.

J'ai frappé; j'ai voulu vous voir.
Un moment, troublé par ce songe,
J'ai voulu... Mais mon désespoir
Vous dit bien qu'il n'est qu'un mensonge!"

Le prêtre en silence écoutait,
Mais ses traits disaient sa souffrance
Près du pécheur qui rebutait
Tous les appels de l'espérance;

Lorsque, levant avec ferveur
Ses yeux sur une sainte image:
"Que fais-tu, Mère du Sauveur?
Veux-tu renier ton ouvrage?

Que puis-je, moi, pauvre néant
Pour forcer cette âme rebelle
Et fermer le gouffre béant
Que je vois s'ouvrir devant elle?

Mais si le feu dompte le fer,
Ta grâce est bien autrement forte:
Elle peut au bord de l'enfer
Ressusciter cette âme morte.

Dernier refuge du pécheur
Qui va périr loin de la vie.
Sauve-la, Mère du Sauveur:
Une mère te la confie!"

Un sanglot brisé répondit
Au dernier mot de sa prière.
Il regarda. L'homme maudit
Pleurait le front contre la pierre.

Saisi d'une sainte douleur,
le prieur, prosterné de même,
Implora pour ce grand pécheur
La remise de l'anathème.

Longtemps, lontemps il attendit;
L'heure s'écoulait triste et lente.
Tout à coup la main du bandit
S'empara de sa main tremblante.

-"Mon père! vous priez pour moi?
Priez! j'ai besoin d'assistance.
Oui, mon coeur s'est glacé d'effroi
En repassant mon existence.

Durant les jours que j'ai vécu
J'ai tout bravé dans mon audace.
le Christ à la fin m'a vaincu...
Mais pourra-t-il me faire grâce?

Son pouvoir s'étend-il si loin
Qu'il force ses lois au silence?
Sa justice, juge et témoin,
Brisera-t-elle sa balance?

- O mon fils! pourquoi la briser
Quand tout le pardon s'accorde?
Ce juge qui doit tout peser
S'appelle aussi Miséricorde."

Et le prêtre tendit les bras,
Puis il pressa sur sa poitrine
Ce coeur dont les derniers combats
L'assuraient d'une paix divine.

Elle avait déjà commencé.
Le pénitent disait:" Mon père!
Daignez m'absoudre du passé!
Je crois au Sauveur et j'espère.

Dieu m'a porté de rudes coups.
Sauvez-moi du poids qui m'accable! "
Et le confesseur à genoux
Prêta l'oreille au grand coupable.

Plusieurs fois on l'eût vu pâlir,
Glacé par des aveux étranges.
Plusieurs fois, se sentant faiblir,
Il invoqua l'appui des anges.

Enfin, il étendit la main.
Sûr du Dieu qui réconcilie,
Au nom du juge souverain
Il porta l'arrêt qui délie.

Et ce jour-là, dans son couvent,
Le prieur admit un novice
En qui plus d'un moine tremblant
Crut voir Satan portant cilice.

Auguste et Léon Le pas
(à suivre.)
 

Rédigé par philippe

Publié dans #spiritualité

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