Le Christ-Roi (3)

Publié le 28 Novembre 2009


 

 





7.- Le règne du Christ, la royauté du Christ, n’est pas de ce monde, ainsi qu’il nous l’a révélé lui-même. Cela signifie que « sa logique (…) ne s’inspire pas de critères d’efficacité et de puissance humaine » et que « sa domination ne s’impose pas par la force. Au contraire, il vainc le mal par le bien, la haine et la violence par le pardon et l’amour. Le trône de ce Roi (…) est la Croix et son triomphe est la victoire de l’Amour, d’un amour tout-puissant qui répand depuis la Croix ses dons sur l’humanité de tous les temps et de tous les lieux[3] »

 

La prédication contemporaine, en réaction contre un certain cléricalisme ou certaines confusions tendant à dissoudre le religieux dans le politique ou à le soumettre à ses fins, insiste fortement sur le caractère apolitique de ce règne. Elle interprète souvent le « mon royaume n’est pas de ce monde », que le Christ oppose à Pilate, comme l’affirmation de ce que ce royaume n’a rien à voir avec ce monde, alors qu’il n’exprime que la volonté du Christ de ne pas exercer sa domination terrestre, conformément à son droit. Elle s’expose cependant ainsi à un curieux paradoxe, qui est celui de soutenir le caractère universel de la royauté du Christ [c’est bien, rappelons-le, la fête du Christ Roi de l’Univers] tout en faisant silence – pour le moins – sur l’incidence de cette universalité sur le politique. Cette universalité réduite est dans l’air du temps. Elle est favorablement accueillie, y compris dans les milieux catholiques, parce qu’elle permet de réserver le jeu schizophrénique de la conscience, qui en appelle à la foi dans la sphère privée et en récuse les exigences dans la sphère publique. Pie XI décrit ce refus de reconnaître « au Christ-Homme la souveraineté sur les choses temporelles, quelles qu’elles soient », comme « une erreur grossière » (n. 12).

 

La royauté du Christ est universelle ou elle ne l’est pas. Puis donc qu’elle est universelle, il n’existe aucun motif valable d’en restreindre le rayonnement à tout ce qui n’est pas le politique, ou, ce qui revient au même, de la prêcher comme s’il était entendu qu’elle ne devait pas atteindre ce monde-là, livré supposément à ses seules lois. La royauté du Christ n’est pas de ce monde, elle ne lui doit donc rien, et n’a pas à se justifier devant lui plus que devant Pilate, symbole du pouvoir temporel. Elle ne doit pas non plus être enrôlée dans des enjeux temporels, si nobles soient-ils. Cependant, elle a naturellement vocation à l’universalité.

 

La nature créée de l’homme est politique. Elle est appelée à s’épanouir dans la sphère politique, elle lui confère sa moralité et sa signification originale. Le pouvoir temporel, quelles que soient ses modalités concrètes d’organisation et de dévolution est, dans son essence même, d’origine divine, comme l’est tout pouvoir (Romains, 13, 1). Celui qui en est investi, à quelque degré que ce soit, est, selon le mot de l'Apôtre, ministre de Dieu pour le bien, les « rois de la terre » s’exerçant sous son principat (Apocalypse I,5). Le pouvoir participe, comme « force directrice », de la providence divine sur l’univers.

 

Dès là qu’il s’agit d’un champ humain, livré comme tel aux enjeux du bien et du refus du bien, à l’épanouissement de la liberté et aux illusions de sa corruption, le message et la loi du Christ y ont leur place centrale. La société politique d’ailleurs, si elle a son bien commun immanent, a aussi un bien commun transcendant et qui est Dieu même. Elle peut détruire en quelque manière le premier, elle ne peut pas se séparer du second, qui articule l'être et la vie politique à la création tout entière. La lumière du Christ atteint donc aussi ce monde et le Verbe s’y propose aussi comme Voie, Vérité et Vie, et comme mesure transcendante et royale de la loi temporelle. On ne peut pas faire qu’il en soit autrement, parce que c’est l’architecture du monde qui est ainsi.

 

 

8.- La société politique se présente donc comme un lieu humain où, comme en tous ses analogues, le Royaume du Christ se présente comme « un don offert aux hommes[4] ». C’est pourquoi le chrétien ne peut pas, sans trahison, y être indifférent, ou neutre, ou areligieux, comme il est prétendu. Tout au contraire, « l’animation évangélique de l’ordre temporel est un devoir de tout baptisé, en particulier des fidèles laïcs[5] ». Le chrétien porte en lui, par son caractère baptismal, vocation à porter une lumière qui ne lui a pas été donnée pour qu’elle reste sous le boisseau. Une lumière qui n’impose pas au monde, violemment et arbitrairement, une vérité destinée à servir les fins temporelles des chrétiens, mais un lumière destinée à éclairer, à révéler à tous les hommes le sens de leur vocation humaine à la fois particulière et universelle, qui est pour le Christ, Premier-né de toute créature, par qui et pour qui tous les êtres ont été réconciliés (Col. 1, 15 17-20).

 

Comme l’activité individuelle, comme l’activité familiale, l’activité politique réclame par conséquent, en toutes ses déclinaisons, une éducation à l’habitude du Christ, qui se forge d’ailleurs dans la famille et dans l’éducation individuelle. C’est dans l’Eglise domestique que les enfants et les époux apprennent d’abord à harmoniser leur foi et leur vie, à ne pas y introduire des dispenses, des excuses et moins encore des divorces, et à y trouver au contraire leur liberté et leur joie. C’est là aussi qu’ils apprennent à aimer et à être aimé, à témoigner en paroles et en actes, à pardonner et à être pardonné – car cela s’apprend.

 

L’habitude du Christ se répand alors ensuite par le témoignage, par le courage, à l'école, à l’Université, sur les lieux de travail, dans les salles de réunion, les conversations, les loisirs mêmes, les priorités économiques, les centres d’intérêt et jusqu’aux hémicycles d’assemblées, où elle viendra animer projets et propositions de lois. Ceux que chagrine l’extension du règne du Christ à la politique devraient méditer ce fait historique que quelques mois seulement après que la solennité du Christ Roi a été instaurée par le Pape Pie XI, des persécutions se sont ouvertes contre les catholiques mexicains, dont un grand nombre sont morts martyrs – c'est-à-dire témoins, témoins de la Lumière – au cri de « Vive le Christ Roi ! » L’Eglise, reconnaissante, leur a reconnu l’honneur des autels.

 

Le témoignage, l’éducation à l’habitude du Christ, procède aussi largement de l’attitude du clergé, s’il se conduit en pasteur digne de ce nom et en Christophore. Son premier témoignage est de se montrer pour ce qu’il est, c'est-à-dire de ne pas se déguiser en laïc, d’abandonner ses peurs, ses timidités, ses complexes, les lâchetés qu’il partage avec les fidèles, de laisser ainsi son sacerdoce le précéder comme un éclaireur et un ouvreur de la Voie, de la Vérité et de la Vie. Son témoignage est encore d’être un véritable ministre du sacré, du sens, un point cardinal de la terre et du ciel, et cela jusque sur le terrain ouvert de la vie sociale. Sa fidélité à la dévotion populaire, aux processions, aux bénédictions des maisons, aux rogations, aux prières publiques – qu’il ne vient à l'idée quasiment de personne d’évoquer en cette période d’épidémie – tout cela avait forgé une habitude politique du Christ que notre monde a oubliée, en grande partie à cause du clergé, mais qu’il lui appartient, en grande partie aussi, de restaurer.

 

 

9.- La situation du monde a-t-elle tellement changé par rapport à celle que décrivait Pie XI en 1925 ? A certains égards oui, et profondément ; à d'autres non. Le recul du christianisme, en de nombreux lieux, est considérable, provoqué à la fois par la « trahison des clercs » au dedans, qui se sont même portés au devant d’un suicide collectif, et le renforcement des « structures de péché » au dehors. Avec lui, c'est le sens de l'être, le sens du Christ, et jusqu'au sens commun qui sont en recul sensible, blessant et durcissant les personnes, les familles et toutes les formes de société jadis chrétiennes, dans leur pensée et leur vie morale.

 

Mais la loi du Christ, elle, ne varie pas. La structure et l’équilibre réels du monde ne changent pas. Les effets de leur négation ne varient qu’en intensité, mais demeurent les mêmes dans leur nature : un éloignement plus ou moins marqué de la lumière. Le problème de l’ajustement de l’homme et des sociétés à leur identité créée demeure également toujours actuel, comme aussi l’enjeu qui en résulte de l’accueil à l’Amour de Dieu ou de son refus.

 

La dévotion au Christ Roi n’a donc rien perdu de son actualité, ni de son urgence, et réclame d’être prêchée dans toute son amplitude. Pie XI exigeait d’ailleurs – combien le savent ? – que la solennité du Christ Roi soit précédée « d’instructions données, en des jours déterminés, dans chaque paroisse », afin d’en offrir la pleine intelligence aux fidèles et qu’elle doive s’accompagner du renouvellement de la consécration du genre humain au Sacré-Cœur (n. 19). Combien savent, également, que cette fête a été spécialement instituée à double fin de manifester « la peste qui a corrompu la société humaine » (n. 18) et d’en faire publiquement réparation (n. 19) ? Combien, d’ailleurs, savent de quelle « peste » il s’agit ?

 

Cette épidémie morale, c’est le laïcisme, décrit comme une « apostasie des individus et des Etats désertant le Christ » (n. 18), dont il n’est pas besoin d’être grand clerc pour constater qu’elle se poursuit en profondeur dans toutes les sphères de la société, et qui s’est même répandue dans les séminaires, les cures et les sanctuaires. A égalité de maux, égalité de remède. Les fidèles et leurs prêtres doivent réinvestir le champ de la compréhension de la royauté du Christ sur ce monde, afin d’aider celui-ci à « chercher la paix du Christ par le règne du Christ » (n. 1), sous peine de manquer à leur vocation : « Vous êtes le sel de la terre. Mais si le sel vient à s'affadir, avec quoi le salera-t-on ? Il n'est plus bon à rien qu'à être jeté dehors et foulé aux pieds par les gens » (Matthieu, 5, 13).

« O Sagesse, de la bouche du Très-Haut, toi qui régis l’univers avec force et douceur, enseigne-nous le chemin de vérité : Viens, Seigneur, nous enseigner le chemin de la prudence ! » L’ensemble des Antiennes “O” que chante l’Eglise pendant l’Avent expriment l’attente de l’Avènement du Christ Roi.


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[3] Benoît XVI, Lettre au Cal A. Cordero Lanza di Montezemolo, 25 novembre 2006.

[4] Benoît XVI, Angelus, 20 novembre 2005.

[5] Jean-Paul II, Angelus, 21 novembre 2004.

Rédigé par philippe

Publié dans #spiritualité

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