père Abbé de Triors : la Toussaint, un oui à la joie.

Publié le 4 Novembre 2012

  todos-los-santos-630x350

 

"  l'antidote de la déprime . " -

 

Mes bien chers Frères, mes très chers Fils,

 

Croire à l'amour (I Jn. 4,16), la formule de S. Jean peut-elle signifier qu'il s'agit de croire au bonheur ? Notre génération désabusée élude la question et préférerait la dévier vers cet énoncé : croire à l'amour, c'est croire au plaisir, croire au plaisir du moment présent et surtout ne pas se poser trop de questions. Dévier et éluder une telle question, ici, c'est grave. L'évangile de ce matin invite résolument à la regarder bien en face : croire au bonheur nous oriente vers la liste des béatitudes, qui nous fait croire à l'amour de Dieu venu jusqu'à nous en Jésus-Christ mort et ressuscité pour nous. La page d'évangile de ce matin (Mt. 5,1-12) répond donc affirmativement, croire à l'amour, c'est croire au bonheur, tout en sachant que celui-ci est associé à la pauvreté, aux larmes, à une faim et à une soif qui taraudent plus que la faim matérielle ; pire ou mieux, le bonheur est en fin de compte associé à la persécution, le texte évangélique prenant alors un ton plus personnel, puisqu'il se met quasiment à nous tutoyer (Mt. 5,11s).

 

L'été dernier, le Saint Père abordait cette question du bonheur, élargissant le débat à partir des paradoxes du discours sur la montagne : Est-il permis d'être heureux quand le monde est rempli de mal, de souffrances, de ténèbres ? La réponse ne peut être que oui !

 

Car en disant non à la joie, nous ne rendons service à personne, nous ne faisons que rendre le monde plus obscur. Et celui qui ne s'aime pas, ne peut rien donner au prochain, il ne peut pas l'aider, il ne peut pas être messager de paix...

 

De plus nous savons par la foi que le monde est beau, que Dieu est beau et bon, qu'Il s'est fait homme pour habiter, souffrir et vivre avec nous et nous conduire au ciel... Oui, il est bon d'être une personne (Cf. 3 août 2012).

 

Certes les paradoxes du discours sur la montagne nous heurtent comme ils ont heurté voici près de 2000 ans ceux auxquels il s'adressait, les disciples en tout premier lieu. Probablement nous heurtent-ils davantage, car la croyance dans le progrès de l'humanité rend intolérable désormais ce qui menace l'existence telle que nous la ressentons. Le réflexe rationaliste moderne nous guette, s'opposant à la croyance en ce bonheur-là, bonheur dans l'au delà ; il s'oppose ainsi à la vertu d'espérance, récusée tout ensemble comme désincarnée et intéressée, morale d'usurier irresponsable du plaisir à cueillir sans se poser de questions. Déjà Bossuet ironisait ainsi : Avouons chrétiens que lorsque nous avons les biens de ce monde en abondance et la santé pour en jouir, nous ne demandons rien de plus, et nous nous estimons parfaitement heureux. Or vouloir s'établir ainsi ici-bas, c'est le vice le plus opposé à l'espérance du christianisme. S. Thomas d'Aquin dit avec précision des plaisirs sensibles devenus ainsi totalitaires qu'ils abrutissent et obscurcissent l'âme. L'amour de ces plaisirs fait que l'homme prend le dégoût des biens spirituels, et c'est en ce sens qu'il vient alors à désespérer (IIa-IIæ, Qu. 20, a.4, c.). Nous voyons cela sous nos yeux : un temps qui s'enivre dans un climat de fête bruyante cache en fait ainsi son cruel désespoir.

 

Le désespoir guette en effet celui qui rive son regard au plaisir immédiat, car ce plaisir pris comme norme ferme la porte des biens divins que nous a conquis l'incarnation rédemptrice.

 

Dieu a fait les choses temporelles pour que l'homme mûrissant en elles, donne son fruit d'immortalité, disait S. Irénée.

 

Le christianisme en effet croit au ciel, il y croit non pour fuir la terre, mais bien plutôt pour chercher Dieu, puis par surcroit rendre la terre à la fois moins ambiguë et plus habitable. Seule une société chrétienne peut diffuser alors un esprit social parfaitement équilibré ; face aux promesses illusoires des grands systèmes idéologiques, son ambition paraît modeste pour l'organisation du vivre ensemble, comme on dit de nos jours ; en revanche elle évite de grosses déceptions et surtout ces lendemains qui, loin de chanter, font plutôt pleurer, sinon saigner.

 

Le christianisme, lui, ne provoque pas l'effusion des larmes et du sang, mais dans les béatitudes (Mt. 5,5 & 10ss), il assume pleurs et même sang versé pour la justice, en les configurant aux larmes et au sang de Jésus qui a pouvoir de les transfigurer en béatitude. S. Paul dit cela de façon emblématique : Pour moi, vivre, c'est le Christ, et mourir m'est un gain, de sorte que notre vie est dès lors déjà dans le ciel, conversatio nostra in cælis est (Philip. 1,21 & 3,20).

 

Ces choses-là doivent être dites aujourd'hui, et si possible bien appréciées, pour ne pas se laisser happer par la confusion que comporte le mauvais débat qui a envahi l'actualité.

 

D'un côté bien sûr, il faut réprouver les lois indignes qu'on veut nous imposer sous le couvert de la volonté nationale à laquelle on fait endosser bien des misères : le projet est dénoncé par l'épiscopat, par les médecins aussi dont les salles d'attente sont déjà encombrées des blessés de la société permissive.

 

D'un autre côté, il ne faut pas se scandaliser de l'humiliation que représente un tel état de fait ; je dis bien, ne pas se scandaliser de l'humiliation présente : oui, on en est là, mais cela ne justifie pas que l'on prenne en grippe notre époque. N'ayons pas honte de vivre en un temps où une partie notable de la population souffre de déséquilibres affectifs graves et bien pénibles (cela ne nous guette-t-il nous-mêmes?)


. Néanmoins ce serait faire injure au Bon Dieu que d'ignorer la force de notre foi chrétienne et de l'espérance qui introduit dans les béatitudes.

 

S'interdisant le langage de celles-ci, l'État confond déséquilibre et injustice, et il croit pouvoir adoucir celui-là en mimant les situations réputées plus gratifiantes, celle du mariage qui fonde la famille. C'est ignorer que le mariage, loin d'être un lieu de plaisir assuré, n'est une occasion de béatitude que par le combat spirituel des deux conjoints, dans leur vie intime comme dans l'éducation de leurs enfants. C'est ignorer au surplus que le célibat, chemin difficile lui aussi, n'est pas exempt de béatitude quand le combat auquel il oblige est bien mené, dans la dignité et en trouvant mille occasions du don de soi. Mais il est sûr que pour cela il faudrait que la religion et la société s'entraident au bénéfice de tous.

 

Prions pour que le législateur responsable soit réellement éclairé et sache suivre sa conscience, prions pour que le débat interdit officiellement puisse être mené dignement et prudemment.

 

Notre évêque me disait de recommander de faire écrire aux élus ; cela est assez simple : on s'exprime à ceux qui nous représentent en la matière.

 

Une autre arme pacifique est à notre portée : la messe de ce jour commence par le mot Gaudeamus, Réjouissons-nous. La joie est le bonne riposte aux chagrins en lesquels on veut nous enliser. La joie qui vient de Dieu doit ruisseler dans les âmes humbles et ferventes, celles dont parlent les béatitudes. Oui, croyons à l'amour, croyons au bonheur qui purifie des plaisirs malsains. Recourrons à Notre Dame que le Magnificat proclame bienheureuse à Noël, dans les larmes du Calvaire comme dans son beau ciel d'où elle nous regarde et nous encourage, beatam me dicent omnes generationes (Luc 1,48), amen."

 

 

source: le salon beige

 

link

Rédigé par philippe

Publié dans #spiritualité

Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article

Marie Rose 05/11/2012 09:38


très beau sermon, ça change du pessimisme ambiant.des "temps pourris" ,  "tout est foutu", "le monde est pourri"...bel antidote à la déprime, merci père.

philippe 05/11/2012 09:38