Pendant une nuit entière, les pêcheurs expérimentés n'avaient pris aucun poisson, et voici que Jésus leur demande de sortir au large en plein jour et de jeter les filets.
La connaissance pratique qu'ont ces hommes leur fait penser que ce n'est guère sensé, mais Simon répond malgré tout : « Maître, sur ton ordre, je vais jeter les filets » (Lc 5, 5). Et ils prennent une telle quantité de poisson que Pierre est saisi d'effroi. Il tombe aux pieds de Jésus en adoration et dit : « Seigneur, éloigne-toi de moi, car je suis un homme pécheur »(5, 8).
Dans ce qui est arrivé, il a reconnu le pouvoir de Dieu lui-même agissant à travers la parole de Jésus, et cette rencontre directe avec le Dieu vivant en la personne de Jésus le bouleverse au plus profond de lui-même.
À la lumière et sous le pouvoir de cette présence, l'homme reconnaît sa condition pitoyable. Le tremendum divin lui est insupportable, il est trop violent pour lui. Du point de vue de l'histoire des religions, ce texte est l'un de ceux qui montrent avec le plus de force ce qui se produit lorsque l'homme se trouve brusquement et directement confronté à la proximité de Dieu.
Il ne peut alors qu'être saisi d'effroi par rapport à lui-même et supplier d'être délivré de la violence de cette présence. Témoin de cette irruption directe de la proximité de Dieu lui-même en Jésus, Pierre l'exprime dans le titre qu'il utilise pour s'adresser à Jésus : Kyrios - Seigneur.
C'est là l'appellation par laquelle, dans l'Ancien Testament, on remplace le nom imprononçable de Dieu révélé dans le Buisson ardent. Alors qu'avant le départ en barque Pierre appelait Jésus Epistata, c'est-à-dire Maître, Rabbi, il reconnaît maintenant en lui le Kyrios.
Nous trouvons une situation analogue dans l'épisode où Jésus marche sur les eaux du lac soulevées par la tempête, pour rejoindre la barque des disciples.
Pierre demande alors à pouvoir lui aussi marcher sur l'eau pour aller au-devant de Jésus. Comme il menace de couler, Jésus étend la main pour le sauver, et il monte dans la barque. À cet instant, le vent tombe. Et il se passe la même chose que lors de la pêche miraculeuse : les disciples dans la barque se prosternent devant Jésus, en signe d'effroi et d'adoration à la fois. Et ils disent : « Vraiment, tu es le Fils de Dieu » (cf. Mt 14, 22-33).
Des expériences de ce genre se retrouvent tout au long des Évangiles, et c'est en elles que la confession de foi de Pierre telle que Matthieu la formule (16, 16) trouve clairement son fondement.
En Jésus, les disciples avaient perçu à maintes reprises et sous des aspects différents la présence du Dieu vivant lui-même.
Mais si le Christ n'est pas ressuscité, vide alors est notre message, vide aussi votre foi. Il se trouve même que nous sommes des faux témoins de Dieu, puisque nous avons attesté contre Dieu qu'il a ressuscité le Christ » (1Co 15,14s.). Par ces paroles, saint Paul souligne de manière radicale toute l'importance pour l'ensemble du message chrétien qu'a la foi en la Résurrection de Jésus-Christ : elle en est le fondement. La foi chrétienne tient par la vérité du témoignage selon lequel le Christ est ressuscité des morts, ou bien elle s'effondre.
Si on supprime cela, il est certes possible de recueillir de la tradition chrétienne un certain nombre d'idées dignes d'attention sur Dieu et sur l'homme, sur l'être de l'homme et sur son devoir être - une sorte de conception religieuse du monde -, mais la foi chrétienne est morte. Jésus, dans ce cas, est une personnalité religieuse qui a échoué ; une personnalité qui, malgré son échec, demeure grande et peut s'imposer à notre réflexion, mais cette personnalité demeure dans une dimension purement humaine et son autorité ne vaut que dans la mesure où son message nous convainc. Il n'est plus lui-même le critère de référence ; le critère est alors seulement notre appréciation personnelle qui choisit ce qui lui est utile, à partir de ce qu'elle a reçu. Et cela signifie que nous sommes abandonnés à nous-mêmes. Notre appréciation personnelle est l'ultime instance.
Seulement si Jésus est ressuscité, quelque chose de véritablement nouveau s'est produit qui change le monde et la situation de l'homme. Lui, Jésus, devient alors le critère, sur lequel nous pouvons nous appuyer. Car Dieu s'est alors vraiment manifesté.
Voilà pourquoi, dans notre recherche sur la figure de Jésus, la Résurrection est le point décisif. Que Jésus n'ait existé que dans le temps passé ou qu'au contraire, il existe encore dans ce temps présent - cela dépend de la Résurrection. Dans le « oui » ou le « non » donné à cette interrogation, on ne se prononce pas sur un simple événement parmi d'autres, mais sur la figure de Jésus comme telle.
C'est pour cela qu'il est nécessaire d'écouter avec une attention particulière le témoignage sur la Résurrection que le Nouveau Testament nous propose. Mais nous devons, en premier lieu, constater que ce témoignage, considéré du point de vue historique, se présente à nous sous une forme particulièrement complexe, au point de susciter bien des questions.
Qu'est-ce qui s'est produit alors ?
Evidemment, pour les témoins qui avaient rencontré le Ressuscité, cela n'était pas facile à exprimer. Ils s'étaient trouvés face à un phénomène qui, pour eux-mêmes, était totalement nouveau, puisqu'il allait au-delà de l'horizon de leurs expériences. Pour autant que la réalité de ce qui était arrivé les ait profondément bouleversés et les ait poussés à en donner témoignage - cela toutefois était totalement inhabituel. Saint Marc nous raconte que les disciples réfléchissaient, en descendant de la montagne de la Transfiguration, préoccupés par la parole de Jésus selon laquelle le Fils de l'homme serait « ressuscité d'entre les morts ». Et ils se demandaient entre eux ce que signifiait « ressusciter d'entre les morts » (9,9s.). Et, de fait, en quoi cela consiste-t-il ? Les disciples ne le savaient pas et devaient l'apprendre seulement par la rencontre avec la réalité.
Qui s'approche des récits de la Résurrection dans l'espoir d'apprendre ce que peut être la résurrection des morts ne peut qu'interpréter ces récits de manière erronée et doit alors les rejeter comme quelque chose d'insensé. Contre la foi en la Résurrection Rudolf Bultmann a objecté que, même si Jésus était revenu du tombeau, on devrait cependant dire qu'un « fait miraculeux de la nature tel que la réanimation d'un mort » ne nous aiderait en rien et que, du point de vue existentiel, cela n'aurait aucune importance (cf. Neues Testament und Mythologie, p. 19).
Et c'est bien le cas : si dans la résurrection de Jésus il ne s'était agi que du miracle d'un cadavre réanimé, cela ne nous intéresserait, en fin de compte, en aucune manière. Cela ne serait pas plus important que la réanimation, grâce à l'habileté des médecins, de personnes cliniquement mortes. Pour le monde en général et pour notre existence, rien ne serait changé. Le miracle d'un cadavre réanimé signifierait que la résurrection de Jésus était du même ordre que la résurrection du jeune de Naïn (cf. Lc 7,11-17), de la fille de Jaïre (cf. Mc 5, 22-24.35-43 et par.) ou de Lazare (cf. Jn 11,1-44). De fait, après un temps plus ou moins bref, ceux-ci reprirent le cours de leur vie d'auparavant pour, ensuite plus tard, mourir définitivement.
Les témoignages néotestamentaires ne nous laissent aucun doute sur le fait que dans la « résurrection du Fils de l'homme » quelque chose de totalement différent se soit produit. La résurrection de Jésus fut l'évasion vers un genre de vie totalement nouveau, vers une vie qui n'est plus soumise à la loi de la mort et du devenir mais qui est située au-delà de cela - une vie qui a inauguré une nouvelle dimension de l'être-homme. C'est pourquoi la résurrection de Jésus n'est pas un événement singulier, que nous pourrions négliger et qui appartiendrait seulement au passé, mais elle est une sorte de « mutation décisive » (pour employer cette expression de manière analogique, bien qu'elle soit équivoque), un saut de qualité. Dans la résurrection de Jésus, une nouvelle possibilité d'être homme a été atteinte, une possibilité qui intéresse tous les hommes et ouvre un avenir, un avenir d'un genre nouveau pour les hommes.
C'est pourquoi, à juste raison, Paul a uni de manière indissociable la résurrection des chrétiens et la résurrection de Jésus : « Car si les morts ne ressuscitent pas, le Christ non plus n'est pas ressuscité... Mais non, le Christ est ressuscité d'entre les morts, prémices de ceux qui se sont endormis » (1 Co 15,16.20). Ou bien la résurrection du Christ est un événement universel ou elle n'est pas, nous dit Paul. Et c'est seulement dans la mesure où nous la comprenons comme un événement universel, comme inauguration d'une nouvelle dimension de l'existence humaine, que nous sommes sur la voie d'une interprétation juste du témoignage sur la Résurrection telle qu'elle se présente dans le Nouveau Testament.
A partir de cela, nous pouvons comprendre l'originalité de ce témoignage néotestamentaire. Jésus n'est pas revenu à une vie humaine normale de ce monde, comme c'était arrivé à Lazare et aux autres morts ressuscités par Jésus. Il est sorti vers une vie différente, nouvelle - vers l'immensité de Dieu et, partant de là, il s'est manifesté aux siens. (...)
La nature de la Résurrection et sa signification historique
Demandons-nous maintenant encore une fois, de façon résumée, de quel genre a été la rencontre avec le Seigneur ressuscité. Les distinctions suivantes sont importantes :
Jésus n'est pas quelqu'un qui est revenu à la vie biologique ordinaire et qui par la suite, selon les lois de la biologie, devait un jour ou l'autre mourir de nouveau.
- Jésus n'est pas un fantôme (un « esprit »). Cela veut dire qu'il n'est pas quelqu'un qui, en réalité, appartient au monde des morts, même s'il lui est possible de se manifester de quelque manière dans le monde de la vie.
Les rencontres avec le Ressuscité sont pourtant quelque chose qui diffère aussi des expériences mystiques, dans lesquelles l'esprit humain est un moment soulevé au-dessus de lui-même et où il perçoit le monde du divin et de l'éternel, pour revenir ensuite à l'horizon normal de son existence. L'expérience mystique est un dépassement momentané du domaine de l'âme et de ses facultés perceptives. Mais ce n'est pas une rencontre avec une personne qui, de l'extérieur s'approche de moi. Paul a très clairement fait la distinction entre ses expériences mystiques - comme par exemple son élévation jusqu'au troisième ciel décrite en 2Corinthiens 12,1-4 - et sa rencontre avec le Ressuscité sur le chemin de Damas, qui était un événement dans l'histoire, une rencontre avec une personne vivante.
A partir de tous ces renseignements bibliques, que pouvons-nous véritablement dire maintenant sur la nature particulière de la résurrection du Christ ?
C'est un événement qui fait partie de l'histoire et qui, pourtant, fait éclater le domaine de l'histoire et va au-delà de celle-ci. Nous pourrions peut-être utiliser ici un langage analogique qui, sous de multiples aspects demeure inadéquat, mais qui peut toutefois nous ouvrir un accès à la compréhension. Nous pourrions (comme nous l'avons déjà fait auparavant dans la première section de ce chapitre) considérer la Résurrection comme quasiment une sorte de saut qualitatif radical par lequel s'ouvre une nouvelle dimension de la vie, de l'être homme.
Bien plus, la matière elle-même est transformée en un nouveau genre de réalité.
Désormais, avec son propre corps lui-même, l'Homme Jésus appartient aussi et totalement à la sphère du divin et de l'éternel. A partir de ce moment - dit un jour Tertullien, « l'esprit et le sang » ont leur place en Dieu (cf. De resurrect. mort. 51,3:CC lat.II994). Même si l'homme, selon sa nature, est créé pour l'immortalité, le lieu où son âme immortelle trouve un « espace » n'existe que maintenant, et c'est dans cette « corporéité » que l'immortalité acquiert sa signification en tant que communion avec Dieu et avec l'humanité tout entière réconciliée.
Les Lettres de Paul adressées depuis sa captivité aux Colossiens (cf. 1,12-23) et aux Ephésiens (cf. 1,3-23) entendent cela quand elles parlent du corps cosmique du Christ, indiquant par là que le corps transformé du Christ est aussi le lieu où les hommes entrent dans la communion avec Dieu et entre eux et peuvent ainsi vivre définitivement dans la plénitude de la vie indestructible. Etant donné que nous-mêmes n'avons aucune expérience de ce genre renouvelé et transformé de matérialité et de vie, nous ne devons pas être étonnés du fait que cela dépasse complètement ce que nous pouvons imaginer.
L'essentiel est le fait que, dans la résurrection de Jésus, il n'y a pas eu la revitalisation d'un mort quelconque à un moment quelconque, mais que, dans la Résurrection, un saut ontologique a été réalisé. Ce saut concerne l'être en tant que tel et ainsi a été inaugurée une dimension qui nous intéresse tous et qui a créé pour nous tous un nouveau milieu de vie, de l'être avec Dieu.
Partant de là, il nous faut aussi affronter la question concernant la Résurrection en tant qu'événement historique. D'un côté, nous devons dire que l'essence de la Résurrection se trouve justement dans le fait qu'elle brise l'histoire et qu'elle inaugure une nouvelle dimension que nous appelons communément la dimension eschatologique. La Résurrection fait entrevoir l'espace nouveau qui ouvre l'histoire au-delà d'elle-même et crée le définitif. En ce sens, il est vrai que la Résurrection n'est pas un événement historique du même genre que la naissance ou le crucifiement de Jésus. C'est quelque chose de nouveau. Un genre nouveau d'événement.
Il faut pourtant, en même temps, prendre acte du fait que celle-ci n'est pas simplement hors de l'histoire et au-dessus d'elle. En tant qu'éruption hors de l'histoire en la dépassant, la Résurrection commence toutefois dans l'histoire elle-même et elle lui appartient jusqu'à un certain point. On pourrait peut-être exprimer cela de cette manière : la résurrection de Jésus va au-delà de l'histoire, mais elle a laissé son empreinte dans l'histoire. C'est pourquoi elle peut être attestée par les témoins comme un événement d'une qualité entièrement nouvelle.
De fait, l'annonce apostolique avec son enthousiasme et son audace est impensable sans un contact réel des témoins avec le phénomène totalement nouveau et inattendu qui les atteignait de l'extérieur et consistait dans la manifestation et l'annonce du Christ ressuscité. Seul un événement réel d'une qualité radicalement nouvelle était en mesure de rendre possible l'annonce apostolique, qui ne peut être expliquée par des spéculations ou des expériences intérieures mystiques. Dans son audace et sa nouveauté, cette annonce prend vie de la force impétueuse d'un événement que personne n'avait pu concevoir et qui dépassait toute imagination.
En fin de compte, cependant, pour nous tous, demeure la question que Judas posa à Jésus au Cénacle : « Seigneur, comment se fait-il que tu doives te manifester à nous et non pas au monde ? » (Jn 14,22). Oui, pourquoi ne t'es-tu pas opposé avec force à tes ennemis qui t'ont mis en croix ? - c'est ce que nous voudrions demander. Pourquoi ne leur as-tu pas montré avec une vigueur irréfutable que tu es le Vivant, le Seigneur de la vie et de la mort ? Pourquoi t'es-tu manifesté seulement à un petit groupe de disciples au témoignage desquels nous devons maintenant nous fier ?
Cette question concerne toutefois, non seulement la Résurrection, mais le mode tout entier par lequel Dieu se révèle au monde. Pourquoi seulement à Abraham - pourquoi pas aux puissants de ce monde ? Pourquoi seulement à Israël et non pas de manière indiscutable à tous les peuples de la terre ?
C'est bien le propre du mystère de Dieu d'agir de manière humble. C'est seulement petit à petit qu'il construit dans la grande histoire de l'humanité son histoire. Il se fait homme mais d'une telle manière qu'il peut être ignoré de ses contemporains, des forces autorisées de l'histoire. Il souffre et il meurt et, comme Ressuscité, il ne veut atteindre l'humanité qu'à travers la foi des siens auxquels il se manifeste. Continuellement, il frappe humblement aux portes de nos cœurs et, si nous lui ouvrons, lentement il nous rend capables de « voir ».
Et pourtant, n'est-ce pas là justement le style du divin ? Ne pas écraser par la puissance extérieure, mais donner la liberté, donner et susciter l'amour. Et ce qui apparemment est si petit n'est-ce pas - à y bien réfléchir - la chose vraiment grande ? Est-ce qu'il n'émane pas de Jésus un rayon de lumière qui s'élargit au long des siècles, un rayon qui ne pouvait pas provenir de n'importe quel simple être humain, un rayon par lequel la splendeur de la lumière de Dieu entre véritablement dans le monde ? Est-ce que l'annonce des apôtres aurait pu trouver la foi et construire une communauté universelle, si la force de la vérité n'avait pas été à l'œuvre en elle ?
Si nous écoutons les témoins avec un cœur attentif et si nous nous ouvrons aux signes par lesquels le Seigneur les accrédite toujours de manière nouvelle, ainsi que lui-même, alors nous savons : il est vraiment ressuscité. Il est le Vivant. Nous nous confions à lui et nous savons que nous sommes sur la bonne voie.
Avec Thomas, mettons nos mains sur le côté transpercé de Jésus et confessons : « Mon Seigneur et mon Dieu ! » (Jn 20,28).
« Alors Dieu dit à Michel - ainsi continue le livre d'Énoch - : "Prends Énoch et ôte-lui ses vêtements terrestres. Oint-le d'huile douce et revêt-le des habits de gloire !" Et Michel m'ôta mes vêtements, il m'oint d'huile douce, et cette huile était plus qu'une lumière radieuse... Sa splendeur était semblable aux rayons du soleil. Lorsque je me vis, j'étais comme un des êtres glorieux »
(Ph. Rech, Inbild des Kosmos, II 524).
C'est précisément cela - le fait d'être revêtu du nouvel habit de Dieu - qui se produit au Baptême ; c'est ce que nous dit la foi chrétienne. Certes, ce changement de vêtements est un parcours qui dure toute la vie. Ce qui se produit au Baptême est le début d'un processus qui embrasse toute notre vie - nous rend capable d'éternité, de sorte que, dans l'habit de lumière de Jésus Christ, nous pouvons apparaître devant Dieu et vivre avec Lui pour toujours.
Dans le rite du Baptême, il y a deux éléments dans lesquels cet événement s'exprime et devient visible également comme une exigence pour notre vie ultérieure.
Il y a tout d'abord le rite des renoncements et des promesses.
Dans l'Église primitive, celui qui devait recevoir le Baptême se tournait vers l'occident, symbole des ténèbres, du coucher du soleil, de la mort et donc de la domination du péché.
Celui qui devait recevoir le Baptême se tournait dans cette direction et prononçait un triple « non » : au diable, à ses pompes et au péché. Par cet étrange parole « pompes », c'est-à-dire le faste du diable, était indiquée la splendeur de l'ancien culte des dieux et de l'ancien théâtre, où l'on éprouvait du plaisir à voir des personnes vivantes déchiquetées par des bêtes féroces. C'était là ainsi le refus d'un type de culture qui enchaînait l'homme à l'adoration du pouvoir, au monde de la cupidité, au mensonge, à la cruauté. C'était un acte de libération de l'imposition d'une forme de vie, qui se présentait comme un plaisir et qui, toutefois, poussait à la destruction de ce qui, dans l'homme, sont ses meilleures qualités. Ce renoncement - avec un déroulement moins dramatique - constitue aujourd'hui encore une partie essentielle du baptême. En lui, nous ôtons les « vêtements anciens» avec lesquels on ne peut se tenir devant Dieu. Ou mieux : nous commençons à les quitter. Ce renoncement est, en effet, une promesse dans laquelle nous tenons la main du Christ, afin qu'il nous guide et nous revête.
Quels que soient les « vêtements » que nous enlevons, quelle que soit la promesse que nous prononçons, on rend évident quand nous lisons au cinquième chapitre de la Lettre aux Galates, ce que Paul appelle les « œuvres de la chair » - terme qui signifie justement les vêtements anciens que nous devons quitter. Paul les désigne de cette manière : « débauche, impureté, obscénité, idolâtrie, sorcellerie, haines, querelles, jalousie, colère, envie, divisions, sectarisme, rivalités, beuveries, gloutonnerie et autres choses du même genre » (Ga 5, 19ss). Ce sont ces vêtements que nous enlevons ; ce sont les vêtements de la mort.
Puis celui qui allait être baptisé dans l'Église primitive se tournait vers l'orient - symbole de la lumière, symbole du nouveau soleil de l'histoire, nouveau soleil qui se lève, symbole du Christ.
Celui qui va être baptisé détermine la nouvelle direction de sa vie : la foi dans le Dieu trinitaire auquel il se remet.
Ainsi Dieu lui-même nous revêt de l'habit de lumière, de l'habit de la vie. Paul appelle ces nouveaux « vêtements » « fruit de l'Esprit » et il les décrit avec les mots suivants : « amour, joie, paix, patience, bonté, bienveillance, foi, humilité et maîtrise de soi » (Ga 5, 22).
Dans l'Église primitive, celui qui allait être baptisé était ensuite réellement dépouillé de ses vêtements. Il descendait dans les fonts baptismaux et il était immergé trois fois - symbole de la mort qui exprime toute la radicalité de ce dépouillement et de ce changement de vêtement. Cette vie, qui, de toutes façons est vouée à la mort, celui qui va recevoir le baptême la remet à la mort, avec le Christ, et, par Lui, il se laisse entraîner et élever à la vie nouvelle qui le transforme pour l'éternité. Puis, remontant des eaux baptismales, les néophytes étaient revêtus du vêtement blanc, du vêtement de lumière de Dieu, et ils recevaient le cierge allumé en signe de la nouvelle vie dans la lumière que Dieu lui-même avait allumée en eux. Ils le savaient : ils avaient obtenu le remède de l'immortalité qui, à présent, au moment de recevoir la sainte communion, prenait pleinement forme. En elle, nous recevons le Corps du Seigneur ressuscité et nous sommes, nous aussi, attirés dans ce Corps, si bien que nous sommes déjà protégés en Celui qui a vaincu la mort et qui nous porte à travers la mort.
Au cours des siècles, les symboles sont devenus moins nombreux, mais l'évènement essentiel du Baptême est toutefois resté le même. Il n'est pas seulement un bain, encore moins un accueil un peu complexe dans une nouvelle association. Il est mort et résurrection, une renaissance à la vie nouvelle.
Oui, l'herbe médicinale contre la mort existe.
Le Christ est l'arbre de la vie, rendu à nouveau accessible.
Si nous nous conformons à Lui, alors nous sommes dans la vie. C'est pourquoi nous chanterons, en cette nuit de la Résurrection, de tout notre cœur l'alléluia, le cantique de la joie qui n'a pas besoin de paroles. C'est pourquoi Paul peut dire aux Philippiens : « Soyez toujours dans la joie du Seigneur ; laissez-moi vous le redire : soyez dans la joie » (Ph 4, 4).
La joie ne peut se commander. On peut seulement la donner. Le Seigneur ressuscité nous donne la joie : la vraie vie.
Désormais, nous sommes pour toujours gardés dans l'amour de Celui à qui il a été donné tout pouvoir au ciel et sur la terre (cf. Mt 28, 18).
Sûrs d'être exaucés, demandons donc, par la prière sur les offrandes que l'Église élève en cette nuit : Avec ces offrandes, Seigneur, reçois les prières de ton peuple ; fais que le sacrifice inauguré dans le Mystère pascal nous procure la guérison éternelle.
Né le 18 mai 1920. Elu Pape le 16 octobre 1978, entré dans la Vie, le 2 avril 2005, vigile de la fête de la Miséricorde Divine, Jean Paul II a été béatifié par Benoit XVI, le 1er mai 2011.
Prions-le pour ses successeurs, le pape émérite Benoît XVI et le pape François, pour l'Eglise tout entière.
"La foi n'est pas seulement une tension personnelle vers les biens qui doivent venir, mais qui sont encore absents; elle nous donne quelque chose.
Elle nous donne déjà maintenant quelque chose de la réalité attendue, et la réalité présente constitue pour nous une « preuve » des biens que nous ne voyons pas encore.
Elle attire l'avenir dans le présent, au point que le premier n'est plus le pur « pas-encore ». Le fait que cet avenir existe change le présent; le présent est touché par la réalité future, et ainsi les biens à venir se déversent sur les biens présents et les biens présents sur les biens à venir. "
Benoît XVISPES SALVI
PÂQUES
Homélie prononcée
par le Très Révérend Père Dom Jean PATEAU,
Abbé de Notre-Dame de Fontgombault
Chers Frères et Sœurs, mes très chers Fils,
La lumière a jailli au milieu des ténèbres, le Christ est ressuscité, il est vraiment ressuscité. Cette annonce que les femmes ont portée aux apôtres est au fondement de notre foi : « Si le Christ n’est pas ressuscité, dit saint Paul, vaine est notre foi. » (1 Co 15, 17)
Un jour, cette vérité qui dépasse les limites de notre esprit laissé à ses propres forces, pour lequel un homme mort ne peut pas ressusciter, a touché notre cœur. Par la force d’en haut nous avons fait confiance à Dieu qui se révèle, et ainsi nous avons connu des vérités sur Dieu qu’il n’est pas donné à l’homme de connaître naturellement.
La foi se trouve donc au centre d’un combat qui se livre en nous. D’un côté, il y a le mode naturel de connaissance de l’être humain, qui part du sensible, de ce que nous voyons, de ce que nous touchons, de ce que nous sentons, de ce que nous entendons, de ce que nous goûtons. Dieu, lui, a le “défaut” de n’être pas sensible. La foi se heurte ainsi au naturalisme, doctrine qui affirme que la nature n’a pas d’autre cause qu’elle-même et que rien n’existe en dehors d’elle. Si nous ne soutenons pas cet enseignement, une forme diminuée du naturalisme, le naturalisme pratique, n’a-t-il pas sa place dans notre cœur ?
Nous croyons en Dieu, mais au fond nous vivons comme si Dieu n’existait pas.
L’autre protagoniste dans le combat de la foi, c’est Dieu.
Dieu qui, depuis le premier péché, depuis le jardin d’Éden, part constamment à la recherche de l’homme. L’homme, quant à lui, souvent se cache ou ferme les yeux. Le prologue de l’épître aux Hébreux nous rappelle cette quête de l’homme par son Créateur : « Après avoir, à maintes reprises et sous maintes formes, parlé jadis aux Pères par les prophètes, Dieu, en ces jours qui sont les derniers, nous a parlé par le Fils, qu'il a établi héritier de toutes choses, par qui aussi il a fait les siècles. » (Hb 1, 1-2) De même, la Constitution dogmatique Dei Verbum – La parole de Dieu, du second concile du Vatican enseigne : « Il a plu à Dieu dans sa sagesse et sa bonté de se révéler en personne et de faire connaître le mystère de sa volonté (cf. Ep 1, 9) grâce auquel les hommes, par le Christ, le Verbe fait chair, accèdent dans l'Esprit-Saint, auprès du Père et sont rendus participants de la nature divine (cf. Ep 2, 18 ; 2 P 1, 4).
Dans cette Révélation, le Dieu invisible (cf. Col 1, 15 ; 1 Tm 1, 17) s'adresse aux hommes en son immense amour ainsi qu'à des amis (cf. Ex 33, 11 ; Jn 15, 14-15), il s'entretient avec eux (cf. Ba 3, 38) pour les inviter et les admettre à partager sa propre vie... La profonde vérité que cette Révélation manifeste, sur Dieu et sur le salut de l'homme, resplendit pour nous dans le Christ, qui est à la fois le Médiateur et la plénitude de toute la Révélation. » (Dei Verbum n° 2)
Alors que l’Année de la foi s’écoule, deux questions se posent à chacun d’entre nous.
Ai-je la foi ? Quelles sont les conséquences de cette foi sur ma vie, sur le déroulement de mes journées ? Le fait que Dieu existe, qu’il soit créateur du monde, qu’il m’ait sauvé à travers le mystère pascal, qu’il m’aime, engendre- t-il quelque chose de concret dans ma vie, ou, au contraire, Dieu doit-il se contenter d’une aumône, donnée comme à contrecœur, telle une participation occasionnelle à la Messe dominicale, une rare prière familiale, une prière jaillie d’un cœur préoccupé et dite sans attention ?
L’important dans la relation à Dieu n’est pas de se lancer dans des pratiques extraordinaires,comme dans des pèlerinages ou des sessions. Ces actions stimulent notre foi, certes, mais rien ne remplacera jamais l’incarnation dans notre présent de l’affirmation : Dieu est, il cherche à me rencontrer, il m’aime, alors moi aussi je cherche à le connaître et je l’aime.
Dans la lettre Porta Fidei promulguant l’Année de la foi, Sa Sainteté Benoît XVI écrivait : « L’Année de la foi est une invitation à une conversion authentique et renouvelée au Seigneur, unique Sauveur du monde. Dans le mystère de sa mort et de sa résurrection, Dieu a révélé en plénitude l’Amour qui sauve et qui appelle les hommes à convertir leur vie par la rémission des péchés (cf. Ac 5, 31). Pour l’Apôtre Paul, cet Amour introduit l’homme à une vie nouvelle : “Nous avons donc été ensevelis avec lui par le baptême dans la mort, afin que, comme le Christ est ressuscité des morts par la gloire du Père, nous vivions nous aussi dans une vie nouvelle” (Rm 6, 4).
Grâce à la foi, cette vie nouvelle modèle toute l’existence humaine sur la nouveauté radicale de la résurrection. Dans la mesure de sa libre disponibilité, les pensées et les sentiments, la mentalité et le comportement de l’homme sont lentement purifiés et transformés, sur un chemin jamais complè- tement terminé en cette vie... » (Porta Fidei n°6)
Mais quelle forme peut prendre cette rencontre avec Dieu ?
Si Dieu est Créateur de toute chose, auteur de tout don, alors il est légitime et même souhaitable de le remercier pour les dons de la terre, pour la vie de ceux qui nous entourent. Dire une prière au début du repas afin de demander au Seigneur de bénir la table et ceux qui y participent, se tourner à nouveau vers lui à la fin dans une prière d’action de grâces afin de le remercier du don qu’il nous a fait, savoir prendre du temps pour son conjoint, ses enfants, les membres de sa famille, ses frères dans la vie religieuse, sont autant de moyens de rencontrer Dieu dans le concret de nos vies.
Mais il faut aller plus loin encore : si Dieu est notre Créateur, il est aussi notre Sauveur.
Avoir la foi, c’est reconnaître notre besoin vital et constant d’être sauvé.
Avoir la foi, c’est ouvrir notre cœur à l’amour du Dieu Sauveur.
Marie est notre modèle en ce cœur à cœur de tous les instants. La Messe dominicale, chaque semaine, sera l’occasion de puiser dans la communion sacramentelle ou au moins spirituelle, si la première n’est pas possible, la nourriture indispensable de notre âme pour avancer sur le chemin de la foi dans l’attente du face à face de l’éternité. La récitation pieuse de l’Angélus, trois fois par jour, est aussi un moyen simple de raviver en nous la conscience du mystère de l’Incarnation rédemptrice et de déposer dans le Fiat de Marie notre propre Fiat.
Aujourd’hui, « l’Agneau a racheté les brebis, le Christ innocent a réconcilié les pécheurs avec son Père. La mort et la vie se sont livrés un étonnant combat : l’Auteur de la vie, mort, règne, vivant... Nous savons que le Christ est vraiment ressuscité d’entre les morts. Ô Roi victorieux, ayez pitié de nous.
Amen. Alleluia. » (Séquence de la Messe de Pâques)
Il a enfoncé la porte vers une vie nouvelle qui ne connaît plus ni maladie ni mort.
Il a pris l’homme en Dieu lui-même. « La chair et le sang ne peuvent hériter du royaume de Dieu » avait dit Paul dans la Première Lettre aux Corinthiens (15, 50). L’écrivain ecclésiastique Tertullien, au IIIe siècle, en référence à la résurrection du Christ et à notre résurrection avait l’audace d’écrire : « Ayez confiance, chair et sang, grâce au Christ vous avez acquis une place dans le Ciel et dans le royaume de Dieu » (CCL II 994).
Une nouvelle dimension s’est ouverte pour l’homme.
La création est devenue plus grande et plus vaste.
Pâques est le jour d’une nouvelle création, c’est la raison pour laquelle en ce jour l’Église commence la liturgie par l’ancienne création, afin que nous apprenions à bien comprendre la nouvelle. C’est pourquoi, au début de la Liturgie de la Parole durant la Vigile pascale, il y a le récit de la création du monde. En relation à cela, deux choses sont particulièrement importantes dans le contexte de la liturgie de ce jour.
En premier lieu, la création est présentée comme un tout dont fait partie le phénomène du temps. Les sept jours sont une image d’une totalité qui se déroule dans le temps. Ils sont ordonnés en vue du septième jour, le jour de la liberté de toutes les créatures pour Dieu et des unes pour les autres. La création est donc orientée vers la communion entre Dieu et la créature ; elle existe afin qu’il y ait un espace de réponse à la grande gloire de Dieu, une rencontre d’amour et de liberté.
En second lieu, durant la Vigile pascale, du récit de la création, l’Église écoute surtout la première phrase : « Dieu dit : ‘Que la lumière soit’ ! » (Gen 1, 3).
Le récit de la création, d’une façon symbolique, commence par la création de la lumière.
Le soleil et la lune sont créés seulement le quatrième jour. Le récit de la création les appelle sources de lumière, que Dieu a placées dans le firmament du ciel. Ainsi il leur ôte consciemment le caractère divin que les grandes religions leur avaient attribué. Non, ce ne sont en rien des dieux. Ce sont des corps lumineux, créés par l’unique Dieu. Ils sont en revanche précédés de la lumière par laquelle la gloire de Dieu se reflète dans la nature de l’être qui est créé.
Qu’entend par là le récit de la création ?
La lumière rend possible la vie. Elle rend possible la rencontre. Elle rend possible la communication. Elle rend possible la connaissance, l’accès à la réalité, à la vérité. Et en rendant possible la connaissance, elle rend possible la liberté et le progrès. Le mal se cache. La lumière par conséquent est aussi une expression du bien qui est luminosité et créé la luminosité. C’est le jour dans lequel nous pouvons œuvrer.
Le fait que Dieu ait créé la lumière signifie que Dieu a créé le monde comme lieu de connaissance et de vérité, lieu de rencontre et de liberté, lieu du bien et de l’amour. La matière première du monde est bonne, l’être même est bon. Et le mal ne provient pas de l’être qui est créé par Dieu, mais existe seulement en vertu de la négation. C’est le « non ».
A Pâques, au matin du premier jour de la semaine, Dieu a dit de nouveau : « Que la lumière soit ! ». Auparavant il y avait eu la nuit du Mont des Oliviers, l’éclipse solaire de la passion et de la mort de Jésus, la nuit du sépulcre. Mais désormais c’est de nouveau le premier jour la création recommence entièrement nouvelle. « Que la lumière soit ! », dit Dieu, « et la lumière fut ».
Jésus se lève du tombeau. La vie est plus forte que la mort. Le bien est plus fort que le mal. L’amour est plus fort que la haine. La vérité est plus forte que le mensonge. L’obscurité des jours passés est dissipée au moment où Jésus ressuscite du tombeau et devient, lui-même, pure lumière de Dieu. Ceci, toutefois, ne se réfère pas seulement à lui ni à l’obscurité de ces jours. Avec la résurrection de Jésus, la lumière elle-même est créée de façon nouvelle. Il nous attire tous derrière lui dans la nouvelle vie de la résurrection et vainc toute forme d’obscurité. Il est le nouveau jour de Dieu, qui vaut pour nous tous.
Mais comment cela peut-il arriver ?
Comment tout cela peut-il parvenir jusqu’à nous de façon que cela ne reste pas seulement parole, mais devienne une réalité dans laquelle nous sommes impliqués ?
Par le sacrement du Baptême et la profession de foi, le Seigneur a construit un pont vers nous, par lequel le nouveau jour vient à nous. Dans le Baptême, le Seigneur dit à celui qui le reçoit : Fiat lux que la lumière soit. Le nouveau jour, le jour de la vie indestructible vient aussi à nous. Le Christ te prend par la main. Désormais tu seras soutenu par lui et tu entreras ainsi dans la lumière, dans la vraie vie. Pour cette raison, l’Église primitive a appelé le Baptême « photismos » illumination.
Pourquoi ?
L’obscurité vraiment menaçante pour l’homme est le fait que lui, en vérité, est capable de voir et de rechercher les choses tangibles, matérielles, mais il ne voit pas où va le monde et d’où il vient. Où va notre vie elle-même. Ce qu’est le bien et ce qu’est le mal. L’obscurité sur Dieu et sur les valeurs sont la vraie menace pour notre existence et pour le monde en général.
Si Dieu et les valeurs, la différence entre le bien et le mal restent dans l’obscurité, alors toutes les autres illuminations, qui nous donnent un pouvoir aussi incroyable, ne sont pas seulement des progrès, mais en même temps elles sont aussi des menaces qui mettent en péril nous et le monde.
Aujourd’hui nous pouvons illuminer nos villes d’une façon tellement éblouissante que les étoiles du ciel ne sont plus visibles. N’est-ce pas une image de la problématique du fait que nous soyons illuminés ? Sur les choses matérielles nous savons et nous pouvons incroyablement beaucoup, mais ce qui va au-delà de cela, Dieu et le bien, nous ne réussissons plus à l’identifier. C’est pourquoi, c’est la foi qui nous montre la lumière de Dieu, la véritable illumination, elle est une irruption de la lumière de Dieu dans notre monde, une ouverture de nos yeux à la vraie lumière
Chers amis, je voudrais enfin ajouter encore une pensée sur la lumière et sur l’illumination. Durant la Vigile pascale, la nuit de la nouvelle création, l’Église présente le mystère de la lumière avec un symbole tout à fait particulier et très humble : le cierge pascal.
C’est une lumière qui vit en vertu du sacrifice. Le cierge illumine en se consumant lui-même. Il donne la lumière en se donnant lui-même. Ainsi il représente d’une façon merveilleuse le mystère pascal du Christ qui se donne lui-même et ainsi donne la grande lumière.
En second lieu, nous pouvons réfléchir sur le fait que la lumière du cierge est du feu.
Le feu est une force qui modèle le monde, un pouvoir qui transforme. Et le feu donne la chaleur. Là encore le mystère du Christ se rend à nouveau visible. Le Christ, la lumière est feu, il est la flamme qui brûle le mal transformant ainsi le monde et nous-mêmes. « Qui est près de moi est près du feu », exprime une parole de Jésus transmise par Origène. Et ce feu est en même temps chaleur, non une lumière froide, mais une lumière dans laquelle se rencontrent la chaleur et la bonté de Dieu.
Le grand hymne de l’Exultet, que le diacre chante au début de la liturgie pascale, nous fait encore remarquer d’une façon très discrète un autre aspect.
Il rappelle que ce produit, la cire, est du en premier lieu au travail des abeilles. Ainsi entre en jeu la création tout entière. Dans la cire, la création devient porteuse de lumière. Mais, selon la pensée des Pères, il y a aussi une allusion implicite à l’Église. La coopération de la communauté vivante des fidèles dans l’Église est presque semblable à l’œuvre des abeilles. Elle construit la communauté de la lumière.
Nous pouvons ainsi voir dans la cire un rappel fait à nous-mêmes et à notre communion dans la communauté de l’Église, qu’elle existe afin que la lumière du Christ puisse illuminer le monde.
Prions le Seigneur à présent de nous faire expérimenter la joie de sa lumière, et prions-le, afin que nous-mêmes nous devenions des porteurs de sa lumière, pour qu’à travers l’Église la splendeur du visage du Christ entre dans le monde (cf. LG 1).
Amen.
notre saint Père le pape émérite Benoit XVI
trop content d'avoir été à Chavagnes malgré le temps, ! merci Father . Joyeuses Pâques au collège.
On peut dire que le Saint-Suaire est l'Icône de ce mystère, l'Icône du Samedi Saint.
En effet, il s'agit d'un linceul qui a enveloppé la dépouille d'un homme crucifié correspondant en tout point à ce que les Evangiles nous rapportent de Jésus, qui, crucifié vers midi, expira vers trois heures de l'après-midi. Le soir venu, comme c'était la Parascève, c'est-à-dire la veille du sabbat solennel de Pâques, Joseph d'Arimathie, un riche et influent membre du Sanhédrin, demanda courageusement à Ponce Pilate de pouvoir enterrer Jésus dans son tombeau neuf, qu'il avait fait creuser dans le roc à peu de distance du Golgotha. Ayant obtenu l'autorisation, il acheta un linceul et, ayant descendu le corps de Jésus de la croix, l'enveloppa dans ce linceul et le déposa dans le tombeau (cf. Mc 15, 42-46). C'est ce que rapporte l'Evangile de saint Marc, et les autres évangélistes concordent avec lui. A partir de ce moment, Jésus demeura dans le sépulcre jusqu'à l'aube du jour après le sabbat, et le Saint-Suaire de Turin nous offre l'image de ce qu'était son corps étendu dans le tombeau au cours de cette période, qui fut chronologiquement brève (environ un jour et demi), mais qui fut immense, infinie dans sa valeur et sa signification.
Le Samedi Saint est le jour où Dieu est caché, comme on le lit dans une ancienne Homélie: "Que se passe-t-il? Aujourd'hui, un grand silence enveloppe la terre.
Un grand silence et un grand calme. Un grand silence parce que le Roi dort... Dieu s'est endormi dans la chair, et il réveille ceux qui étaient dans les enfers" (Homélie pour le Samedi Saint, PG 43, 439). Dans le Credo, nous professons que Jésus Christ "a été crucifié sous Ponce Pilate, est mort et a été enseveli, est descendu aux enfers. Le troisième jour est ressuscité des morts".
Chers frères et sœurs, à notre époque, en particulier après avoir traversé le siècle dernier, l'humanité est devenue particulièrement sensible au mystère du Samedi Saint.
Dieu caché fait partie de la spiritualité de l'homme contemporain, de façon existentielle, presque inconsciente, comme un vide dans le cœur qui s'est élargi toujours plus. Vers la fin du xix siècle, Nietzsche écrivait: "Dieu est mort! Et c'est nous qui l'avons tué!".
Cette célèbre expression est, si nous regardons bien, prise presque à la lettre par la tradition chrétienne, nous la répétons souvent dans la Via Crucis, peut-être sans nous rendre pleinement compte de ce que nous disons. Après les deux guerres mondiales, les lager et les goulag, Hiroshima et Nagasaki, notre époque est devenue dans une mesure toujours plus grande un Samedi Saint: l'obscurité de ce jour interpelle tous ceux qui s'interrogent sur la vie, et de façon particulière nous interpelle, nous croyants. Nous aussi nous avons affaire avec cette obscurité.
Et toutefois, la mort du Fils de Dieu, de Jésus de Nazareth a un aspect opposé, totalement positif, source de réconfort et d'espérance. Et cela me fait penser au fait que le Saint-Suaire se présente comme un document "photographique", doté d'un "positif" et d'un "négatif". Et en effet, c'est précisément le cas: le mystère le plus obscur de la foi est dans le même temps le signe le plus lumineux d'une espérance qui ne connaît pas de limite. Le Samedi Saint est une "terre qui n'appartient à personne" entre la mort et la résurrection, mais dans cette "terre qui n'appartient à personne" est entré l'Un, l'Unique qui l'a traversée avec les signes de sa Passion pour l'homme: "Passio Christi. Passio hominis". Et le Saint-Suaire nous parle exactement de ce moment, il témoigne précisément de l'intervalle unique et qu'on ne peut répéter dans l'histoire de l'humanité et de l'univers, dans lequel Dieu, dans Jésus Christ, a partagé non seulement notre mort, mais également le fait que nous demeurions dans la mort. La solidarité la plus radicale.
Dans ce "temps-au-delà-du temps", Jésus Christ "est descendu aux enfers".
Que signifie cette expression?
Elle signifie que Dieu, s'étant fait homme, est arrivé au point d'entrer dans la solitude extrême et absolue de l'homme, où n'arrive aucun rayon d'amour, où règne l'abandon total sans aucune parole de réconfort: "les enfers".
Jésus Christ, demeurant dans la mort, a franchi la porte de cette ultime solitude pour nous guider également à la franchir avec Lui. Nous avons tous parfois ressenti une terrible sensation d'abandon, et ce qui nous fait le plus peur dans la mort, est précisément cela, comme des enfants, nous avons peur de rester seuls dans l'obscurité, et seule la présence d'une personne qui nous aime peut nous rassurer.
Voilà, c'est précisément ce qui est arrivé le jour du Samedi Saint: dans le royaume de la mort a retenti la voix de Dieu.
L'impensable a eu lieu: c'est-à-dire que l'Amour a pénétré "dans les enfers": dans l'obscurité extrême de la solitude humaine la plus absolue également, nous pouvons écouter une voix qui nous appelle et trouver une main qui nous prend et nous conduit au dehors. L'être humain vit pour le fait qu'il est aimé et qu'il peut aimer; et si dans l'espace de la mort également, a pénétré l'amour, alors là aussi est arrivée la vie. A l'heure de la solitude extrême, nous ne serons jamais seuls: "Passio Christi. Passio hominis".
Tel est le mystère du Samedi Saint!
Précisément de là, de l'obscurité de la mort du Fils de Dieu est apparue la lumière d'une espérance nouvelle: la lumière de la Résurrection.
Et bien, il me semble qu'en regardant ce saint linceul avec les yeux de la foi, on perçoit quelque chose de cette lumière. En effet, le Saint-Suaire a été immergé dans cette obscurité profonde, mais il est dans le même temps lumineux; et je pense que si des milliers et des milliers de personnes viennent le vénérer, sans compter celles qui le contemplent à travers les images - c'est parce qu'en lui, elles ne voient pas seulement l'obscurité, mais également la lumière; pas tant l'échec de la vie et de l'amour, mais plutôt la victoire, la victoire de la vie sur la mort, de l'amour sur la haine; elles voient bien la mort de Jésus, mais elles entrevoient sa Résurrection; au sein de la mort bat à présent la vie, car l'amour y habite.
Tel est le pouvoir du Saint-Suaire: du visage de cet "Homme des douleurs", qui porte sur lui la passion de l'homme de tout temps et de tout lieu, nos passions, nos souffrances, nos difficultés, nos péchés également - "Passio Christi. Passio hominis" - de ce visage émane une majesté solennelle, une grandeur paradoxale.
Ce visage, ces mains et ces pieds, ce côté, tout ce corps parle, il est lui-même une parole que nous pouvons écouter dans le silence. Que nous dit le Saint-Suaire? Il parle avec le sang, et le sang est la vie! Le Saint-Suaire est une Icône écrite avec le sang; le sang d'un homme flagellé, couronné d'épines, crucifié et transpercé au côté droit. L'image imprimée sur le Saint-Suaire est celle d'un mort, mais le sang parle de sa vie. Chaque trace de sang parle d'amour et de vie. En particulier cette tâche abondante à proximité du flanc, faite de sang et d'eau ayant coulé avec abondance par une large blessure procurée par un coup de lance romaine, ce sang et cette eau parlent de vie. C'est comme une source qui murmure dans le silence, et nous, nous pouvons l'entendre, nous pouvons l'écouter, dans le silence du Samedi Saint.
Chers amis, rendons toujours gloire au Seigneur pour son amour fidèle et miséricordieux. En partant de ce lieu saint, portons dans les yeux l'image du Saint-Suaire, portons dans le cœur cette parole d'amour, et louons Dieu avec une vie pleine de foi, d'espérance et de charité. Merci.
Christus factus est pro nobis obediens usque ad mortem, mortem autem crucis.
« Ayez confiance, chair et sang, grâce au Christ vous avez acquis une place dans le Ciel et dans le royaume de Dieu »
Tertulien.
"tournons aujourd'hui vers le Christ notre regard, souvent distrait par des intérêts terrestres dispersés et éphémères.
Arrêtons-nous pour contempler sa Croix.
La Croix est source de vie éternelle, c’est une école de justice et de paix, c’est un patrimoine universel de pardon et de miséricorde. C’est la preuve permanente d'un amour désintéressé et infini qui a poussé Dieu à se faire homme, vulnérable, comme nous, jusqu'à mourir crucifié. Ses bras cloués s’ouvrent pour chaque être humain et nous invitent à nous approcher de Lui, avec la certitude qu’il nous accueillera et nous prendra dans ses bras avec une infinie tendresse:"Quand je serai élevé de terre – avait-il dit – j’attirerai tous les hommes à moi" (Jn 12, 32).
A travers le douloureux chemin de la croix, les hommes de tous les temps, réconciliés et rachetés par le sang du Christ, sont devenus des amis de Dieu, fils du Père céleste.
"Ami!", c'est ainsi que Jésus appelle Judas et lui lance un dernier et dramatique appel à la conversion. Il appelle chacun de nous ami, parce qu’il est un véritable ami pour tous. Malheureusement, les hommes n’arrivent pas toujours à percevoir la profondeur de cet amour infini que Dieu nourrit pour ses créatures. Pour lui, il n'y a pas de différences de race et de culture. Jésus-Christ est mort pour affranchir l'humanité tout entière de l'ignorance de Dieu, du cercle de la haine et de la vengeance, de l'esclavage du péché. La Croix nous rend frères.
Nous nous demandons: qu’avons-nous fait de ce don? Qu'avons-nous fait de la révélation du visage de Dieu en Jésus-Christ, de la révélation de l'amour de Dieu qui triomphe de la haine? Beaucoup de gens, aujourd’hui encore, ne connaissent pas Dieu et ne peuvent pas le trouver dans le Christ crucifié; beaucoup sont à la recherche d'un amour ou d'une liberté qui exclue Dieu; beaucoup croient ne pas avoir besoin de Dieu.
Chers amis, après avoir vécu ensemble la Passion de Jésus, laissons-nous interpeller, ce soir, par son sacrifice sur la Croix. Permettons-Lui d’ébranler nos certitudes humaines; ouvrons-lui notre cœur: Jésus est la vérité qui nous rend libres d'aimer. N'ayons pas peur!
En mourant, le Seigneur a sauvé les pécheurs, c'est-à-dire nous tous. L'apôtre Pierre écrit: Jésus "a porté lui-même nos fautes dans son corps, afin que, morts à nos fautes, nous vivions pour la justice" (1 P 2, 24).
Voilà la vérité du Vendredi Saint : sur la croix, le Rédempteur nous a rendu la dignité qui nous appartient, il a fait de nous des fils adoptifs de Dieu qui nous a créés à son image et à sa ressemblance. Restons donc en adoration devant la Croix.
Ô Christ, Roi crucifié, donne-nous la vraie connaissance de Toi, la joie à laquelle nous aspirons, l'amour qui comble notre cœur assoiffé d'infini. Nous t'en prions, ce soir, Jésus, Fils de Dieu, mort pour nous sur la Croix et ressuscité le troisième jour. Amen!
COLLEGE INTERNATIONAL DE CHAVAGNES EN PAILLERS VENDEE
Triduum (1962 forme extraordinaire)
Jeudi saint 20h
Vendredi saint 15h
Samedi saint 20h
On place dans le sanctuaire, près de l'autel, un vaste chandelier triangulaire, sur lequel sont disposés quinze cierges. Ces cierges, ainsi que les six de l'autel, sont en cire jaune, comme à l'Office des Défunts.
A la fin de chaque Psaume ou Cantique, on éteint successivement un des cierges du grand chandelier ; un seul, celui qui est placé à l'extrémité supérieure du triangle, reste allumé.
Pendant le Cantique Benedictus, à Laudes, les six cierges qui brûlaient sur l'autel sont pareillement éteints. Alors le Cérémoniaire prend l'unique cierge qui était demeuré allumé sur le chandelier, et il le tient appuyé sur l'autel durant le chant de l'Antienne qui se répète après le Cantique. Puis il part et va cacher ce cierge, sans l'éteindre, derrière l'autel. Il le maintient ainsi loin de tous les regards pendant la récitation du Miserere et de l'Oraison de conclusion qui suit ce Psaume. Cette Oraison étant achevée, on frappe avec bruit sur les sièges du chœur, jusqu'à ce que le cierge qui avait été caché derrière l'autel reparaisse et annonce par sa lumière toujours conservée que l'Office des Ténèbres est terminé.
Nous sommes dans les jours où la gloire du Fils de Dieu est éclipsée sous les ignominies de sa Passion.
Il était « la lumière du monde », puissant en œuvres et en paroles, accueilli naguère par les acclamations de tout un peuple ; maintenant le voilà déchu de toutes ses grandeurs, « l'homme de douleurs, un lépreux », dit Isaïe; « un ver de terre, et non un homme », dit le Roi-Prophète ; « un sujet de scandale pour ses disciples », dit-il lui-même. Chacun s'éloigne de lui : Pierre même nie l'avoir connu. Cet abandon, cette défection presque générale sont figurés par l'extinction successive des cierges sur le chandelier triangulaire, même jusque sur l'autel. Cependant la lumière méconnue de notre Christ n'est pas éteinte, quoiqu'elle ne lance plus ses feux, et que les ombres se soient épaissies autour d'elle. On pose un moment le cierge mystérieux sur l'autel. Il est là comme le Rédempteur sur le Calvaire, où il souffre et meurt.
Pour exprimer la sépulture de Jésus, on cache le cierge derrière l'autel ; sa lumière ne parait plus. Alors un bruit confus se fait entendre dans le sanctuaire, que l'absence de ce dernier flambeau a plongé dans l'obscurité.
Ce bruit, joint aux ténèbres, exprime les convulsions de la nature, au moment où le Sauveur ayant expiré sur la croix, la terre trembla, les rochers se fendirent, les sépulcres furent ouverts.
Mais tout à coup le cierge reparaît sans avoir rien perdu de sa lumière ; le bruit cesse, et chacun rend hommage au vainqueur de la mort.
Puissent donc se convertir et mériter d'être exercés avec nous ceux qui maintenant nous exercent!
Mais pendant qu'ils nous sont ainsi à charge, gardons-nous de les haïr, parce que nous ne savons pas si le méchant persévérera jusqu'à la fin dans sa malice. Il arrive souvent qu'en pensant haïr votre ennemi, c'est votre frère que vous haïssez, sans le savoir. Il n'y a que le diable et ses anges que nous sachions, par les saintes Ecritures, être présentement dans les flammes éternelles. Il n'y a qu'eux dont nous ne pouvons espérer de changement, eux contre lesquels nous avons à soutenir ce combat invisible, auquel l'Apôtre nous prépare, lorsqu'il dit : Nous n'avons pas à lutter contre la chair et le sang, c'est-à-dire contre les hommes que vous voyez, mais contre les principautés et les puissances, contre les princes de ce monde de ténèbres. Afin que nous ne crussions pas que les démons soient les maîtres du ciel et de la terre, quand il dit : Les princes de ce monde, il ajoute: de ce monde de ténèbres.
Ainsi, par ce monde, il entend les amateurs du monde ; par ce monde, il entend les impies et les méchants ; par ce monde, il entend celui dont l'Evangile parle quand il dit : Et le monde ne l’a pas connu.
Sainte fête à tout le sacerdoce, et à tous nos moines prêtres .
en union de prières avec notre évêque, notre Père Abbé, et avec toute la sainte Eglise.
ouf ce carême se termine !
J'ai ardemment désiré manger cette Pâque avec vous avant de souffrir ! » (Lc 22, 15).
Par ces mots, Jésus a ouvert la célébration de son dernier banquet et de l'institution de la sainte Eucharistie. Jésus est allé au devant de cette heure, en la désirant. Au fond de lui-même, il a attendu ce moment où il se donnerait lui-même aux siens sous les espèces du pain et du vin. Il a attendu ce moment qui aurait dû être en quelque sorte les véritables noces messianiques : la transformation des dons de cette terre et le fait de devenir un avec les siens, pour les transformer et inaugurer ainsi la transformation du monde.
Dans le désir de Jésus, nous pouvons reconnaître le désir de Dieu lui-même - son amour pour les hommes, pour sa création, un amour en attente.
L'amour qui attend le moment de l'union, l'amour qui veut attirer les hommes à soi, pour ainsi réaliser entièrement le désir de la création elle-même : en effet, celle-ci est tendue vers la manifestation des fils de Dieu (cf. Rm 8, 19).
Jésus nous désire, il nous attend. Et nous, le désirons-nous vraiment ? Nous sentons-nous poussés intérieurement à le rencontrer ? Désirons-nous ardemment sa proximité, devenir un avec lui, don qu'il nous fait dans la sainte Eucharistie ? Ou bien sommes-nous indifférents, distraits, remplis d'autres choses ?
D'après les paraboles de Jésus sur les banquets, nous savons qu'il connaît la réalité des places restées vides, la réponse négative, le désintérêt pour lui et pour sa proximité. Les places vides au banquet nuptial du Seigneur, avec ou sans excuses, sont pour nous, depuis longtemps désormais, non pas une parabole, mais une réalité présente, précisément dans ces pays auxquels il avait manifesté sa proximité particulière.
Jésus savait aussi que des invités seraient venus, oui, mais sans être revêtus de l'habit nuptial - sans la joie de sa proximité, suivant seulement une habitude, et avec une tout autre orientation de leur vie.
Saint Grégoire le Grand, dans une de ses homélies, se demandait : quel genre de personnes sont celles qui viennent sans habit nuptial ? En quoi consiste cet habit et comment l'acquiert-on ? Sa réponse est : ceux qui ont été appelés et viennent ont en quelque sorte la foi.
C'est la foi qui leur ouvre la porte. Mais il leur manque l'habit nuptial de l'amour. Celui qui ne vit pas la foi en tant qu'amour n'est pas préparé pour les noces et il est jeté dehors.
La communion eucharistique requiert la foi, mais la foi requiert l'amour, autrement elle est morte aussi comme foi.
À travers les quatre Évangiles, nous savons que le dernier banquet de Jésus, avant sa Passion, a été aussi un lieu d'annonce.
Jésus a proposé encore une fois avec insistance les éléments fondamentaux de son message. Parole et Sacrement, message et don sont inséparablement unis. Cependant, durant son dernier banquet, Jésus a surtout prié. Matthieu, Marc et Luc utilisent deux mots pour décrire la prière de Jésus au moment central de la Cène : « eucharistesas » et « eulogesas » - « remercier » et « bénir ». Le mouvement ascendant du remerciement et celui descendant de la bénédiction vont ensemble.
Les paroles de la transsubstantiation font partie de cette prière de Jésus. Ce sont des paroles de prière. Jésus transforme sa Passion en prière, en offrande au Père pour les hommes. Cette transformation de sa souffrance en amour possède une force transformante pour les dons dans lesquels, à présent, il se donne lui-même.
Il nous les donne afin que nous-mêmes et le monde soyons transformés. Le but véritable et dernier de la transformation eucharistique c'est notre transformation elle-même dans la communion avec le Christ.
L'Eucharistie vise l'homme nouveau, le monde nouveau tel qu'il peut naître uniquement à partir de Dieu à travers l'œuvre du Serviteur de Dieu.
Grâce à Luc et surtout à Jean, nous savons que Jésus dans sa prière durant la Dernière Cène a aussi adressé des suppliques au Père - suppliques qui, en même temps, contiennent des appels à ses disciples d'alors et de tout temps. En cette heure, je voudrais choisir uniquement une supplique que, selon Jean, Jésus a répétée quatre fois au cours de sa Prière sacerdotale. Combien a-t-elle dû le préoccuper en son for intérieur ! Elle reste constamment sa prière au Père pour nous : c'est la prière pour l'unité.
Jésus dit explicitement que cette supplique n'est pas valable seulement pour les disciples présents à ce moment-là, mais qu'elle concerne tous ceux qui croiront en lui (cf. Jn 17, 20). Elle demande que tous soient un « comme toi, Père, tu es en moi et moi en toi, afin que le monde croie » (Jn 17, 21).
L'unité des chrétiens ne peut se réaliser que si les chrétiens sont intimement unis à lui, à Jésus. Foi et amour pour Jésus, foi dans son être un avec le Père et ouverture à l'unité avec lui sont essentiels.
Cette unité n'est donc pas seulement quelque chose d'intérieur, de mystique. Elle doit devenir visible, visible au point de constituer pour le monde la preuve que Jésus a été envoyé en mission par le Père. C'est pour cela que cette supplique a un sens eucharistique caché que Paul a clairement mis en évidence dans la Première Lettre aux Corinthiens : « Le pain que nous rompons, n'est-il pas communion au corps du Christ ? Puisqu'il y a un seul pain, à plusieurs nous ne sommes qu'un corps, car tous nous participons à ce pain unique. » (1 Co 10, 16s).
Avec l'Eucharistie naît l'Église.
Nous tous nous mangeons le même pain, nous recevons le même corps du Seigneur, ce qui signifie qu'Il ouvre chacun de nous, au-delà de lui-même. Il nous rend tous un.
L'Eucharistie est le mystère de la proximité et de la communion intimes de chacun avec le Seigneur. Et, en même temps, elle est l'union visible de tous. L'Eucharistie est Sacrement de l'unité. Elle parvient jusque dans le mystère trinitaire, et elle crée ainsi, en même temps, l'unité visible.
Disons-le encore une fois : elle est la rencontre très personnelle avec le Seigneur et, toutefois, elle n'est jamais seulement un acte individuel de dévotion. Nous la célébrons nécessairement tous ensemble. Dans chaque communauté, le Seigneur est présent de manière totale. Mais il est un seul dans toutes les communautés. C'est pourquoi les paroles : « Una cum Papa nostro et cum Episcopo nostro » font nécessairement partie de la prière eucharistique de l'Église. Ce n'est pas un ajout extérieur à ce qui se produit intérieurement, mais une expression nécessaire de la réalité eucharistique elle-même. Et nous mentionnons le Pape et l'Évêque par leur nom : l'unité est tout-à-fait concrète, elle porte des noms. Ainsi l'unité devient visible, elle devient signe pour le monde et elle établit pour nous-mêmes un critère concret.
Saint Luc a conservé pour nous un élément concret de la prière de Jésus pour l'unité : « Simon, Simon, voici que Satan vous a réclamés pour vous cribler comme le froment ; mais moi j'ai prié pour toi, afin que ta foi ne défaille pas. Toi donc, quand tu seras revenu, affermis tes frères » (Lc 22, 31s). Aujourd'hui nous constatons de nouveau avec douleur qu'il a été concédé à Satan de cribler les disciples, de manière visible, face au monde entier. Et nous savons que Jésus prie pour la foi de Pierre et de ses successeurs. Nous savons que Pierre qui, à travers les eaux agitées de l'histoire va à la rencontre du Seigneur et risque de couler, est toujours à nouveau soutenu par la main du Seigneur et guidé sur les eaux. Mais après suit une annonce et une tâche. « Toi donc, quand tu seras revenu... » : Tous les êtres humains, excepté Marie, ont continuellement besoin de conversion.
Jésus prédit à Pierre sa chute et sa conversion.
De quoi Pierre a-t-il dû se convertir ? Au début, lors de son appel, effrayé par le pouvoir divin du Seigneur et par sa propre misère, Pierre avait dit : « Éloigne-toi de moi, Seigneur, car je suis un homme pécheur ! » (Lc 5, 8). À la lumière du Seigneur, il reconnaît son imperfection.
C'est précisément ainsi, dans l'humilité de celui qui se sait pécheur, qu'il est appelé. Il doit toujours retrouver à nouveau cette humilité. Près de Césarée de Philippe, Pierre n'avait pas voulu accepter que Jésus ait à souffrir et à être crucifié. Cela n'était pas conciliable avec l'image qu'il se faisait de Dieu et du Messie. Au Cénacle, il n'a pas voulu accepter que Jésus lui lave les pieds : cela n'allait pas avec son idée de la dignité du Maître. Au Jardin des Oliviers, il a frappé de son glaive. Il voulait démontrer son courage. Cependant, devant la servante, il a affirmé ne pas connaître Jésus. À ce moment-là, cela ne lui semblait qu'un petit mensonge, pour pouvoir rester près de Jésus. Son héroïsme s'est effondré à cause d'un jeu mesquin pour une place au centre des évènements.
Nous tous nous devons toujours à nouveau apprendre à accepter Dieu et Jésus Christ tel qu'il est, et non tel que nous voudrions qu'il soit.
Nous aussi nous avons du mal à accepter qu'il se soit lié aux limites de son Église et de ses ministres. Nous non plus nous ne voulons pas accepter qu'il soit sans pouvoir en ce monde. Nous aussi nous nous cachons derrière des prétextes, lorsque notre appartenance au Christ devient trop coûteuse et trop dangereuse.
Nous tous nous avons besoin de conversion pour accueillir Jésus dans son être-Dieu et son être-Homme. Nous avons besoin de l'humilité du disciple qui observe la volonté du Maître. En cette heure, nous voulons le prier de nous regarder nous aussi comme il a regardé Pierre, au moment propice, avec ses yeux bienveillants, et de nous convertir.
Pierre, le converti, est appelé à affermir ses frères. Ce n'est pas un fait extérieur que cette tâche lui soit confiée au Cénacle. Le service de l'unité a son lieu visible dans la célébration de la sainte Eucharistie.
Chers amis, pour le Pape c'est un grand réconfort que de savoir qu'au cours de chaque Célébration eucharistique, tous prient pour lui ; que notre prière s'unit à la prière du Seigneur pour Pierre. C'est seulement grâce à la prière du Seigneur et de l'Église que le Pape peut accomplir sa tâche d'affermir ses frères - de paître le troupeau de Jésus et de se porter garant de cette unité qui devient témoignage visible de la mission de Jésus de la part du Père.
« J'ai ardemment désiré manger cette Pâque avec vous ». Seigneur, tu nous désires, tu me désires. Tu désires te donner toi-même à nous dans la sainte Eucharistie, t'unir à nous. Seigneur, suscite aussi en nous le désir de toi. Renforce-nous dans l'unité avec toi et entre nous. Donne à ton Église l'unité, afin que le monde croie.